La viole de gambe, ou simplement viole, est un instrument de musique à cordes et à frettes joué à l'aide d'un archet. La famille des violes, qui a dominé la vie musicale européenne dès le , se distingue de celle des violons principalement par le nombre des cordes (six et non quatre, en boyau), la présence de frettes divisant la touche comme sur le luth ou la guitare, la tenue de l'instrument sur ou entre les genoux (d'où le terme italien viola da gamba. par opposition à la viola da braccio) et la tenue de l'archet, qui permet de modifier la tension des crins.

Contrairement à une idée communément répandue, la famille des violes de gambe n'est pas l'ancêtre de celle des violons. Elles sont apparues presque simultanément et ont cohabité jusqu'à la période baroque, mais les violes sont tombées dans l'oubli vers la fin du et jusqu'au renouveau de la musique baroque sur instruments d'époque au cours du .

Comme tous les instruments de la Renaissance, la viole de gambe existe en différentes tailles, à l'image des différentes voix humaines : dessus, viole alto, viole ténor, basse de viole, grande basse et contrebasse de viole, auxquelles est ajoutée en France au une viole plus petite, le pardessus de viole, pour permettre aux nobles de jouer le répertoire du violon, dont l'usage était à l'origine réservé aux maîtres de danse (ou maîtres à danser).

Famille des violes de gambe

La famille des violes compte sept instruments, tous tenus entre ou sur les jambes, sauf la contrebasse. Par ordre de taille croissant, ce sont : Pardessus de viole, accordé une octave plus haut que la viole ténor (en conservant toutefois la tierce do-mi), et parfois seulement à 5 cordes (sol, ré, la, ré, sol) . Dessus de viole (ré, sol, do, mi, la, ré) Viole de gambe alto (historiquement rarement utilisée : do, fa, si bémol, ré, sol, do) Viole de gambe ténor (ou taille de viole) (sol, do, fa, la, ré, sol) — on trouve également de nos jours des ténors montés en basse pour l'étude de l'instrument pour des enfants trop grands pour tenir un dessus comme une basse et trop petits pour jouer de la basse de viole. Viole de gambe basse (ou basse de viole) (ré, sol, do, mi, la, ré, avec ajout d'un la au grave pour la viole à 7 cordes) Grande basse de viole de gambe ou violone en sol (sol, do, fa, la, ré, sol) Contrebasse de viole ou violone en ré (ré, sol, do, mi, la, ré)

Instrument AccordPardessus de violeDessus de violeViole de gambe altoViole de gambe ténorBasse de viole de gambeGrande basse de violeContre basse de viole

Histoire des violes de gambe

Origines : de l'Espagne à l'Italie La viole de gambe est née dans la région de Valence en Espagne à la fin du . La première peinture représentant une viole de gambe jouée par un ange, trouvée à Xàtiva, date de 1475 . Par ses frettes, le nombre de ses cordes (six) et l'accord (en quartes, avec une tierce au milieu), cet instrument dérive du luth ou de la vihuela. La viole de gambe peut être considérée comme un « luth à archet ». On la joue en la tenant sur les genoux, d'où son nom, venant de l'italien gamba qui signifie jambe.

La viole de gambe dérive du vihuela d'arco. Elle s'est d'abord développée en Espagne, puis a connu des heures de gloire en Italie. En effet, l'année 1492, l'Espagnol Valencian Rodrigo Borja (en italien Borgia) fut élu au trône papal et devint Alexandre VI. Or le pape amena de nombreux violistes à Rome, lesquels étaient employés pour la musique d'église. La viole eut alors un succès énorme en Italie et Isabelle d'Este, amoureuse de la « viole a la spagnola » en commanda plusieurs à Giovanni Kerlino, un luthier renommé de Brescia.

Instruments de la Renaissance Ces nouvelles violes fleurirent un peu partout sur le sol fertile de la Renaissance italienne, et, au début du , un nombre considérable de traités (à une époque où l'impression des livres était extrêmement chère), contribua à la rapide diffusion et à l'immense popularité du nouvel instrument. Ces travaux sont intéressants, par leur avance incroyable et leur compréhension sophistiquée des possibilités expressives d'un instrument à cordes. Ainsi, en 1542 et 1543, le traité de Ganassi, Regola Rubertina, ne trouva pas d'égal avant le traité de Leopold Mozart en 1756.

Des centres de fabrication de l'instrument en Italie, sont nés des instruments magnifiques. D'importantes « dynasties » de luthiers comme Amati, Stradivari, Guarneri et Ruggieri contribuèrent à élever le nom de Crémone au plus haut niveau. La ville de Brescia comporte aussi deux noms, Gasparo da Salò (1549 – 1609), et Giovanni Paolo Maggini (1580 - 1630) dont les instruments sont considérés comme des instruments de premier choix par les solistes actuels. De Crémone, Brescia, mais aussi Milan, Venise, Mantoue, Bologne, Florence, Rome et Naples sont sortis, de 1540 à 1780, des viola da gamba et viola da braccio (« viole de bras » : c'est ainsi que l'on nommait les instruments de la famille du violon) dont la qualité est longtemps restée inégalée.

En 1683, le luthier parisien Michel Collichon (1641 - 1694) ajoute une septième corde (la grave) à la basse de viole (instrument visible au musée de la musique de la philharmonie de Paris), probablement à l'initiative de Sainte-Colombe.

De l'Italie et de l'Espagne, la viole de gambe s'est diffusée dans toute l'Europe, principalement en Angleterre, en France et en Allemagne. Elle fut en vogue jusqu’à la Révolution française, bien que certains en jouassent encore jusque vers 1800.

L'instrument aristocratique

La viole était un instrument aristocratique dont l’étude faisait partie de l’éducation artistique d’un gentilhomme, au même titre que le luth, le clavecin et le chant.

Elle était utilisée principalement dans la musique sérieuse, dans les milieux éduqués, contrairement au violon, qui n’était employé à ses débuts que par des musiciens professionnels et des ménestrels pour la danse et les divertissements. Ainsi, dans son manuel du courtisan Il Libro del Cortegiano de 1528, Baldassare Castiglione considère la pratique de la viole comme indispensable à l'éducation d'un noble : « La musique n'est pas simplement un amusement, mais une nécessité pour un courtisan. Elle devrait être pratiquée en présence de dames, parce qu'elle prédispose l’individu à toutes sortes de pensées... Et la musique à quatre violes est très enchanteresse, parce qu'elle est très délicate, douce et ingénieuse. »

Relayant les idées de l’humanisme italien, les princes amoureux d’art que furent François (†1547) et Henri VIII (†1547) amenèrent respectivement en France et en Angleterre, non seulement certains des plus grands peintres, sculpteurs et penseurs d’Italie, mais également compositeurs et musiciens. À l’époque où la pensée néoplatonicienne était présente à l’esprit de chacun, Pétrarque et L'Arioste sur toutes les lèvres, la viole de gambe était dans toutes les mains.

L'éclipse Le répertoire de cet instrument est tombé dans l'oubli pendant plus de deux siècles. La viole a, en effet, été supplantée par les violons (et particulièrement le violoncelle).

Pourtant, les deux familles d'instruments cohabitent pendant toute la période baroque. L'orchestre de l'Orfeo de Monteverdi (1607) comptait 15 violes et 2 violons. A contrario, Les Vingt-Quatre Violons du Roi comptaient 24 violons de 5 tailles différentes.

Mais la famille des violons était mieux adaptée à un environnement nouveau qui exigeait de plus grands ensembles pour des auditoires plus nombreux dans des espaces plus vastes. La spécialisation des musiciens qui améliorait leur virtuosité effaçait les problèmes de justesse liés à l'absence de frettes.

Le violon, qui était à l'origine un instrument de rue et de cabaret dont le noble ne pouvait pas jouer, domine bientôt la musique professionnelle sous l'impulsion des compositeurs qui avaient reconnu ses qualités d'instrument d'orchestre et de virtuose. Ainsi, Rameau n'utilise déjà plus que des violons. Selon Paul Pittion, ses contemporains jugeaient son orchestre trop étoffé : On sort assommé par le bruit des instruments. Haydn enrichit encore l'orchestre, fondé sur le quatuor moderne. Dès lors, les orchestres excluent les violes.

Dans son traité (Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncelle, 1740), Hubert Le Blanc (ardent défenseur de la viole) donne une explication imagée de cette distinction entre instrument de concertiste professionnel et instrument de salon pour amateur:(Ndr: L'orthographe est d'origine)

Le son de la Viole entendu de loin, ou dans un grand espace, rempli de personnes avec leurs habits, ressemble à la vapeur de Vin qu'on jette en l'air, dont il ne retombe rien, pendant que la Basse de Crémone, comme la cloche de Gand, le Violon & la Flute traversiere [...] envoyent dans l'éloignement un Son moileux & étoffé, comparable au Damas de l'ancienne fabrique de Lion à l'égard du Satin d'aujourd'hui. La Viole fut obligée de convenir du peu d'effet de l'Harmonie tendre de loin. [...]

Le Violoncel est [le lot] d'un enfant de Choeur porphyrogénete dans le travail rebutant. Plus grand est le nombre des personnes devant qui ils jouent, mieux ils y trouvent leur avantage. La Viole restera le partage d'un galant homme, qui fait prévenir l'ennui même, se procurer du plaisir mais pas en donner aux autres, bon pour méler les siens ceux d'une Dame aimable touchant les Clavecin à merveille. [...]

Combien [cette science de galant homme] aquise une fois pour toutes n'est-elle pas préférable aux Instruments qui demande un art asservissant, tels que le Violoncel sur qui la fausseté est à combattre dans un dégré effraiant [...] Michel Corrette tenta vers 1780, la création d'un hybride, la viole d'Orphée, définie par ce dernier comme un « nouvel instrument ajusté sur l'ancienne viole, utile en concert pour accompagner la voix et pour jouer des sonates », avec cette encourageante addition : « Les dames, en jouant de notre viole d'Orphée, n'en paraîtront que plus aimables, l'attitude étant aussi avantageuse que celle du clavecin. » La viole d'Orphée était dotée de cordes en métal et ne possédait pas de frettes. Elle avait une sonorité totalement différente de la viole et du violoncelle, chargée d'harmonique, particulièrement timbrée. L'ensemble Lachrimæ Consort a reconstitué l'instrument et l'a enregistré (viole d'Orphée : Philippe Foulon).

Pendant la Révolution française et après, les violes, jugées trop aristocratiques, furent transformées en violoncelles, violons et altos.

La redécouverte

La redécouverte de la musique baroque remonte aux recherches pionnières d'Arnold Dolmetsch, dans les années 1920-1930. Elle prend de l'ampleur dans le dernier tiers du , quand la viole a progressivement été remise au goût du jour, notamment par des interprètes comme les St Georges (pères et fils), Hannelore Müller, August Wenzinger, et plus Wieland Kuijken. Jordi Savall et le film Tous les matins du monde d'Alain Corneau, pour lequel le luthier Pierre Jaquier a réalisé les instruments, ont grandement participé à populariser la viole auprès du grand public. Les pièces initialement écrites pour viole mais jouées lors de la période romantique sur violoncelle sont à nouveau interprétées sur instruments d'époque.

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