Kshitigarbha (en sanskrit : , IAST : ), en japonais (hiragana : ), est un bodhisattva qui apparient au groupe des huit grands bodhisattvas. Il a fait vœu de ne pas devenir bouddha avant que les enfers ne soient complètement vides ; il est chargé de sauver les êtres de la souffrance pendant la longue période allant du parinirvāṇa du bouddha Shakyamuni jusqu’à l’arrivée du futur bouddha Maitreya.

Il est originaire d'Inde, où il n'a guère eu d'influence, tout comme en Asie centrale voisine, restant un personnage secondaire. Et c'est surtout en Asie de l'Est que son culte va s'implanter. Kshitigarbha passe en effet en Chine, où il fait partie du groupe des quatre grands bodhisattvas les plus vénérés (avec Mañjuśri, Samantabhadra et Avalokiteśvara). Il y devient populaire au moins à partir du , avec la traduction en chinois du sutra « des dix cakra (roues) »V. Bibliographie., et bientôt il est supposé résider sur le mont Jiuhua — une des quatre montagnes sacrées de Chine, en Anhui, dans le sud-est du pays. Sous la dynastie Tang, il a aussi été la déité principale de l'école Sanjie, qui contribua à la multiplication de ses représentations. Cependant, aujourd'hui, son culte a fortement reculé dans ce pays.

De Chine, le bodhisattva a ensuite gagné, sous le nom de Jizō, le Japon, où il est devenu — et reste — extrêmement populaire. Nombre de temples lui sont dédiés, et on en trouve d'innombrables représentations tant dans les campagnes qu'en ville. Il y joue un rôle essentiel comme protecteur des enfants, en particulier des enfants morts en bas âge ou morts à la suite d'un avortement.

Nom

Étymologie Le terme sanskrit est un mot composé qui signifie « matrice de la Terre » (kṣiti : « terre » ; garbha : « matrice »). Kshitigarbha est souvent appelé en chinois dìzàngwáng púsàdìzàng ou Ti-tsang en romanisation de l'EFEO. (, « bodhisattva roi du magasin qu'est la Terre ») et en japonais ou simplement ou . les éléments o, san et sama étant des marques linguistiques de respect (keigo).

Bernard Frank explique que le terme garbha désigne à la fois l'« embryon » et le réceptacle de ce dernier, c'est-à-dire la matrice ou le sein maternel. En outre, lorsqu'il est utilisé — comme c'est le cas dans kṣitigarbha — en fin de mot composé, il a souvent le sens de « ayant à l'intérieur, empli de », si bien qu'on peut comprendre le nom du bodhisattava comme signifiant « Embryon de la Terre », « Matrice de la Terre » ou encore « Qui a la Terre pour Matrice », et B. Frank propose au final la traduction « Qui recèle » ou « Qui porte [les vertus] de la Terre ».

Analyse du sens Avec ce nom, Kshitigarbha est relié à la littérature brahmanique, dans laquelle on qualifie la Terre de « vaste », « riche », « nourricière » et aussi « porteuse », si bien que le culte de la Terre se voit lié aux pratiques agricoles, ainsi qu'à la naissance et à la mort. Dans le bouddhisme, elle joue un rôle important, puisque juste avant son éveil (bodhi), alors qu'il est pris à partie par le démon Māra, le Bouddha prend la déesse Terre (Prithvi) à témoin, et celle-ci lui vient en aide. B. Frank note que dans le bouddhisme Mahâyâna (d'où est issu Krishtigarbha), on aura tendance à concevoir un bodhisattva dont les vertus s'inspirent de celles de la déesse Prithvi : vaste compassion (karuṇā), générosité (dāna) illimitée et stabilité inébranlable. Ce sera le cas du bodhisattva Dharaṇīṃdhara, « Qui tient (ou régit) la Terre », qui est parfois considéré comme identique à JizôUn autre nom de Prithvi est Sthāvarā, littéralement « inébranlable » (Buswell Jr. et Lopez Jr., 2014, p. 858). Sur Dharaṇīṃdhara, voir Frédéric, 2001, p. 265-266)..

Développement du culte

Chine Le bodhisattva Kshitigarbha n'était pas particulièrement populaire en Inde. C'est seulement lorsque le bouddhisme s'est diffusé en Chine, que son culte s'est développé, à cause de son rôle pour secourir les morts dans le monde des enfers, car les Chinois étaient particulièrement préoccupés du sort de leurs ancêtres. Les trois soutras chinois qui parlent de Kshitigarbha, en particulier le Dìzàng púsà běnyuàn jīng sont supposés avoir été traduits du sanskrit au par un moine de Hotan, maître Shikshânanda, mais la plupart des chercheurs s'accordent pour dire qu'ils ont été écrits directement en chinois aux .

D’après le , Kshitigarbha est considéré comme le grand modèle de la piété filiale, parce que c’est pour sauver sa mère des souffrances infernales qu’il a prononcé solennellement le vœu immense de ne pas devenir bouddha tant que l’enfer ne sera pas videDìyùwèikōng, shìbùchéngfó, .

En Chine, les personnes gravement malades sont invitées à lire ce soutra et à prier ce bodhisattva de les aider à se rétablir. Il existe de nombreuses légendes tirées de ce soutra. Le bouddha Shakyamuni y dit que celui qui récite le nom de Kshitigarbha mille fois par jour pendant mille jours sera protégé des accidents et des maladies pendant toute sa vie par des êtres divins envoyés par le bodhisattva.

Dans certains temples, des photos des personnes décédées ou des tablettes portant des noms des défunts sont placés autour de son portrait ou de sa statue afin qu’il les sauve.

Japon upright|thumb|Statue de Jizō au Japon avec un bavoir autour du cou et des offrandes de petites piécettes à ses pieds. thumb|upright|Statue de Jizō au Shakuzo-ji à Kyoto

La croyance en Jizō est introduite au Japon au , pendant l'époque de Nara (710-794). Le , un ouvrage de cette période, mentionne que le Bouddha confia à Jizō la mission de se rapprocher des gens ordinaires.

Au début de l'époque de Heian (794-1185), les nobles qui avaient perdu leur statut faisaient appel à lui pour obtenir son aide. En effet, ces nobles déchus désespéraient de leur monde, la société centrée sur le clan Fujiwara. Après leur mort, ils avaient peur de souffrir dans le monde dans lequel ils seraient réincarnés (une des six voies ou six destinées). On croyait alors que les statuettes de jizō, alignées par six à l'entrée des villages, protégeaient les morts de la souffrance et les guidaient avec douceur dans leur réincarnation. Au fil du temps, cette croyance a évolué, et les jizō sont devenus des protecteurs des villages, des épidémies, des mauvais esprits et d'autres malheurs.

Durant l'époque d'Edo (1603-1868), une nouvelle croyance s'est répandue selon laquelle Jizō était un protecteur des enfants. À cette époque, le taux de mortalité infantile était très élevé, et on pensait que les enfants décédés très jeunes restaient coincés sur la rive de la rivière Sanzu que les âmes des défunts devaient traverser après leur mort. Les enfants devaient y empiler des cailloux pour expier le péché d'avoir fait souffrir leurs parents en mourant avant eux. Cependant, dès que la tour de pierre était achevée, des démons impitoyables la renversaient, obligeant l'enfant en pleurs à recommencer la tâche. Jizō était alors considéré comme une figure capable de sauver les enfants de cette souffrance.

En tant que dōsojin, divinités shinto tutélaires des routes et des frontières, les kami Funado, Kunado et Sae no kami furent, dans le shintoïsme populaire, associés à Jizō, perçu comme un protecteur des voyageurs sur le chemin menant de ce monde à l'autre ; c'est ce syncrétisme qui explique la présence, très répandue au Japon, de statues de Jizō érigées comme divinités protectrices des carrefours et des limites de village.

Le vœu de Kshitigarbha

Selon le bouddhisme, il existe six destinées, dans lesquelles tournent les êtres pris dans le samsâra. Du monde supérieur au monde inférieur, nous avons 1) les dieux (sk. deva) ; 2) les êtres humains ou état humain (sk. manuṣya) ; 3) les asuras (sk. asura, sorte d’êtres célestes jaloux, querelleurs et belliqueux) ; 4) les animaux (sk. ) ; 5) les esprits errants ou avides (sk. preta). 6, les êtres infernaux ou démoniaques (sk. narakastha).

Selon une tradition bouddhique, pour devenir bodhisattva ou bouddha, il faut en avoir fait le vœu au cours de plusieurs existences devant le bouddha de l'ère en cours. C’est au Palais des Trente-trois Cieux (sk. Trayastrimśa) où se trouve sa mère Māyā que le bouddha Shakyamuni prêcha le Soutra des vœux originels du bodhisattva Kshitigarbha. Il relate que d’innombrables kalpas auparavant, le bodhisattva était le fils d’un riche notable. Séduit par la beauté éblouissante du tathāgata (« l’Ainsi venu ») « rapide comme le lion et accomplissant dix mille bonnes actions », il lui demanda comment avoir une si belle prestance. Le tathāgata répondit qu’il fallait libérer, pendant un temps incalculable, tous les êtres sensibles qui subissent des souffrances. Alors ce fils de notable fit immédiatement le vœu suivant :

Dans une autre vie encore, ce bodhisattva était une jeune fille brahmane qui, sachant sa mère en enfer à cause de ses mauvaises actions, résolut de . Ensuite, à l’époque du « Tathāgata ayant Accompli Toute Connaissance », Kshitigarbha était un roi qui fit encore une fois le vœu solennel de sauver tous les êtres souffrants. À la période finale du Tathāgata nommé « Yeux Purs comme le Lotus », il fut une jeune fille brahmane nommée « Yeux Brillants » qui prononça ce vœu pour sauver sa mère tombée en enfer à cause de ses mauvaises actions, et il décida de la sauver à force d'offrandes et de prières. Celle-ci ayant aperçu l'enfer fit le même vœu, devant le portrait du tathāgata de cette ère, se préparant grâce à une méditation nommée « Fleur de l'Éveil ».

Le bodhisattva Kşitigarbha a donc prononcé d’innombrables fois ce vœu, et a déjà sauvé des myriades d'êtres pendant un temps inimaginable comme l'explique le bouddha Shakyamuni :

Cette croyance explique pourquoi le bodhisattva Kşitigarbha est l'un des plus vénérés.

Le Soutra des Vœux originels du Bodhisatva Kshitigarbha explique à plusieurs reprises et avec insistance que ce sont les actes des êtres qui créent leur souffrance ou leur bonheur. Comme le Soutra de la Suprème lumière d'Or, le texte explique que la vertu crée les Dieux protecteurs, tandis que la non-vertu crée les démons néfastes. Le Soutra des Vœux originels du Bodhisattva Kshithigarbha explique que la vertu créée par les êtres va permettre aux boddhisatvas d'agir en leur faveur. Il insiste particulièrement sur la nécessité d'être pieux et vertueux au nom des défunts durant la période des 49 jours de deuil. Par le mérite ainsi créé, le Boddhisattva Ksithigarbga déploie son activité avec plus de force et peut renverser les tendances samsariques les plus terribles. Trois moyens habiles sont mentionnés et commentés dans le Soutra : ne pas tuer d'animaux, être généreux envers les pauvres et les démunis, pratiquer la dévotion envers le Boddhisatva Kshitigarbha.

Le moine du mont Jiuhua thumb|upright|Deux jizō japonais d’aspect enfantin portant les bavoirs rouges offerts par les mères en deuil.

Jīn Qiáojué (), fondateur du temple du Mont Jiuhua (Jiuhuashan), l'un des quatre monts bouddhistes de Chine situé dans la province de Anhui, est considéré comme une incarnation de Kshitigarbha, raison pour laquelle les représentations chinoises et japonaises de Dizangwang ou Jizō le montrent en costume monastique. Sa momie naturelle fut longtemps conservée sur le mont. En dehors de Chine, Jin Qiaojue est mal connu et on pense parfois que le célèbre traducteur Xuanzang (qui est aussi devenu un des personnages du roman Le Voyage en Occident) a servi de modèle pour les représentations de Khsitigarbha en moine.