La Société du spectacle est un essai du théoricien conseilliste Guy Debord publié en 1967 chez Buchet-Chastel.
Le livre se veut une critique totale de l'idéologie dominante bourgeoise, de l'aliénation marchande, du fétichisme de la marchandise, du mode de production capitaliste, de la société de classes et de consommation et également de l'aménagement du territoire sous le capitalisme. Il a connu un fort retentissement après les événements de Mai 68. Cet ouvrage propose également comme solution pour mettre fin au capitalisme (et à cette « société spectaculaire ») d'effectuer une révolution basée sur le communisme de conseils.
Historique de publication Le livre est publié le chez Buchet-Chastel.
Forme du livre L'ouvrage est composé de 221 « thèses ». Il est subdivisé en les neuf chapitres suivants : « la séparation achevée » ; « la marchandise comme spectacle » ; « unité et division dans l'apparence » ; « le prolétariat comme sujet et comme représentation » ; « temps et histoire » ; « le temps spectaculaire » ; « L'aménagement du territoire » ; « la négation et la consommation dans la culture », et, enfin, « l'idéologie matérialisée ».
Le livre, agencé comme un essai politique, vise à exposer son sujet de manière assertive : Debord ne cherche pas à convaincre ni même à démontrer, mais à montrer.
Dans cet essai, l'auteur poursuit la critique du fétichisme de la marchandise que Marx développe en 1867 dans Le Capital, elle-même un prolongement de la théorie de l'aliénation déjà exposée par lui dans les Manuscrits de 1844. L'originalité de la réflexion de Debord consiste alors à décrire l'avance contemporaine du capitalisme sur la vie de tous les jours, c'est-à-dire le resserrement de son emprise sur le monde « à travers » la marchandise. Cette filiation, revendiquée dès la première phrase du livre, s'exprime par un certain nombre de « clins d'œil » et de reprises dont la phrase d'ouverture du livre n'est que l'annonce. En effet, l'ouverture de la Société du Spectacle est un détournementGuy-Ernest Debord & Gil J. Wolman, Mode d'emploi du détournement. de la phrase d'ouverture du Capital de Karl Marx ; là où le second écrivait que , le premier écrit que .
Thèses de l'auteur
La Société du spectacle est essentiellement une critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie, que Guy Debord voit dans la forme particulière de l'« aliénation » de la société de consommation. Le concept de spectacle se réfère à un mode de reproduction de la société fondé sur la reproduction des marchandises, toujours plus nombreuses et en réalité toujours plus semblables dans leur variété. Debord prône alors la mise en acte de la conscience que l'on a de sa propre vie, envers une illusoire pseudo-vie qu'impose la société capitaliste, particulièrement depuis l'après-guerre.
La Société du spectacle décortique les processus d'individuation dans la société post-industrielle alors naissante, puis décrit l'évolution de la pratique de « séparation » comme dispositif économique capitaliste et comment, depuis l'introduction des chaînes de montage où le travailleur est séparé de ce qu'il produit, la société libérale-marchande, dans les années 1950, produit le sujet/consommateur en tant qu'être séparé de ses véritables désirs par diverses industries socio-culturelles (cinéma, télévision etc.). Par exemple, comment les stéréotypes du jeune « branché » ou du rebelle deviennent des modèles de comportements à suivre, faisant désormais partie de notre volonté de se montrer à l'autre, le pastiche d'une reproduction consommable et interchangeable (« Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Thèse 4 du chapitre premier, « Le vrai est un moment du faux » ; thèse 9 du chapitre premier).
Debord soutient, dans le premier chapitre essentiellement, que la direction immanente du spectacle en est aussi le but et qu'ainsi, au fur et à mesure de son application, elle se justifie elle-même de façon exponentielle.
Selon lui, le spectacle est le stade achevé du capitalisme, il est un pendant concret de l'organisation de la marchandise. Le spectacle est une idéologie économique, en ce sens que la société contemporaine légitime l’universalité d’une vision unique de la vie, en l’imposant aux sens et à la conscience de tous, via une sphère de manifestations audio-visuelles, bureaucratiques, politiques et économiques, toutes solidaires les unes des autres. Ceci, afin de maintenir la reproduction du pouvoir et de l’aliénation : la perte du vivant de la vie.
Aussi, le concept prend-il plusieurs significations. Le « spectacle » est à la fois l'appareil de propagande de l'emprise du capital sur les vies, aussi bien qu'un « rapport social entre des personnes médiatisé par des images »Guy Debord, La société du spectacle, 4.
Dans les sociétés spectaculaires, la marchandise devient le vecteur, le dispositif des conditions économiques et sociales les produisant (« Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant ») – thèse 6.
Dans les sociétés dites libérales, l'abondance et l'hétérogénéité des entreprises productrices et de leurs produits est décrite par Debord selon le terme « spectaculaire diffus » (thèse 65) tandis que dans les sociétés dites « socialistes », la gestion des marchandises et de leur production sont centralisées par les structures bureaucratiques gérant la totalité de ces États. Debord la décrit selon le terme « spectaculaire concentré » (thèse 64). Selon Guy Debord, et la pensée conseilliste en général, des régimes politiques comme l'URSS ne sont pas véritablement des régimes "socialistes", mais plutôt des régimes basés sur une forme de "capitalisme d'État" (thèse 104).
En 1988, dans Commentaires sur la société du spectacle, Debord décrit l'évolution de la société spectaculaire en ceci que ces rapports marchands se sont totalement fondus dans la société, à tel point qu'ils sont devenus systémiques. Il la décrit en tant que combinaison des deux formes précédentes selon le terme « spectaculaire intégré » (commentaire IV). Debord y résume la thèse de son livre en une phrase, pour lui le « spectacle moderne » est « le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne ».
I - La séparation achevée (§ 1-34)
§1: Une paraphrase détournant la première phrase du Capital : Debord relève lui-même le détournement. Emmanuel Roux rappelle que Marx comme Debord parlent de la vie sociale aliénée: le premier par la marchandise, le second par le spectacle. §2: Le spectacle est l'inversion de la vie, le non-vivant autonome, où les points de vues partiels s'accumulent et s'articulent en un pseudo-monde détaché de la vie concrète. §3: Le spectacle concentre les regards et consciences sur lui-même; de fait, il prétend à unifier la totalité sociale alors qu'il n'en est qu'une partie; donc, il produit une société unie dans la fausse conscience. §4: Le spectacle est un rapport social médié par des images. §5: Le spectacle est §6: Le spectacle est le de l'économie contemporaine, le coeur de son irréalisme, cet irréalisme étant la justification se manifestant en permanence à la conscience des membres de la société moderne. §7: Le spectacle n'a pas d'autre but que de se reproduire, étant la scission de la conscience sociale qui, paradoxalement, en unifie la pratique, la vie, l'économie. §8: La réalité sociale surgit dans le spectacle, comme le spectacle fait partie de cette réalité. Spectacle et société co-existents l'un pour l'autre: cette relation fonde la société contemporaine. §9: §10: Le spectacle réduit toute vie humaine à la simple apparence; la critique du spectacle le révèle comme apparition de la négation de la vie. §11: Le spectacle est le sens, la finalité de la formation économique-sociale qui est la nôtre. L'analyser, le réduire à des éléments abstraits les uns par rapport aux autres, c'est déjà tomber dans le langage spectaculaire. §12: Le spectacle, par son monopole de l'apparence, identifie l'apparent et le Bien; il exige par cette identification la passivité qu'il a déjà obtenu par son monopole même. §13: Le spectacle est tautologique, ses moyens étant son but. §14: L'économie moderne est fondamentalement spectacliste. Le développement du spectacle même, son auto-affirmation, est son seul but - ergo, le but de l'économie moderne. §15: Le spectacle est la principale production de l'économie moderne, car: Il est la parure des objets produits aujourd'hui. Il est la rationalité organisatrice du système économique. Il est le secteur de l'économie qui produit de plus en plus d'images. §16: Le spectacle se soumet les individus vivants que l'économie a déjà totalement soumis. Il reflète fidèlement la production des choses, et objectifie infidèlement leurs producteurs. §17: L'économie a d'abord dégradé lêtre humain en avoir. Le spectacle dégrade cet avoir en paraître. La réalité individuelle, désormais totalement façonnée socialement, ne peut exister que dans ce paraître - en niant donc son être profond. §18: Le monde devenant paraître, les images deviennent réelles, et hypnotiques. Le spectacle fait voir, contre le dialogue, la reconsidération et la correction de l'activité humaine. La représentation indépendante de l'agir humain reconstruit le spectacle. §19: Le spectacle hérite de la faiblesse philosophique réduisant la compréhension du faire au voir, et il déploie la technique héritière de cette réduction spéculative de l'agir humain. La vie concrète de tous s'est réduite au pur spéculatif, et la réalité a été philosophée, plutôt que la philosophie réalisée, concrétisée dans la vie courante. §20: La philosophie, parce qu'elle est pensée du pouvoir séparé de l'agir concret, n'a jamais dépassé la théologie. Le spectacle replace l'aliénation religieuse, la conjuration des pouvoirs dans un au-delà, au coeur d'un être humain devenu scindé au-dedans de lui-même. §21: §22: L'aliénation de la puissance pratique de la société moderne dans l'illusion religieuse renouvelée qu'est le spectacle s'explique par l'auto-contradiction aux prises de laquelle cette puissance s'est retrouvée. §23: La spécialisation du pouvoir est le fondement de la spécialisation spectaculaire du travail social. Le spectacle, comme le pouvoir, prétendent parler pour tous les autres secteurs de la vie sociale, et ne souffrent aucune contradiction. §24: Le spectacle est le monologue élogieux et ininterrompu que s'adresse l'ordre établi. Son caractère unilatéral, plutôt que son expression superficielle quoiqu'impressionnante dans les mass-media, explique son emprise. C'est parce que l'État moderne, produit de la division du travail social et organe de la domination de classe, centralise les moyens d'agir, les leviers de pouvoir, que le spectacle, lui-même d'une puissance écrasante, apparaît comme un développement naturel de l'évolution technique. Ce n'est pas l'évolution technique elle-même qui a causé le spectacle, mais l'utilisation sociale de cette évolution dans le cadre d'une société de classes et d'un état centralisateur du pouvoir.