En philosophie, l’identité personnelle désigne le fait pour un sujet d'être un individu à la fois distinct de tous les autres (unicité ou identité synchronique) et demeurant le même à travers le temps (identité diachronique).

À cette définition objective de l’identité personnelle répond une perspective subjective, celle du sujet qui éprouve son identité. Le plus souvent, on considère que le vécu identitaire recouvre une dimension temporelle – par laquelle le sujet se rapporte à ses états antérieurs sur le mode d’une continuité autobiographique (« moi » narratif) – et une dimension corporelle – par laquelle le sujet fait l’expérience « en première personne » de sa singularité (« moi » corporel).

La question de l'identité personnelle est aujourd'hui l'une des plus vives et des plus ouvertes de la philosophie contemporaine, bien qu'elle se soit posée essentiellement dans le contexte de la philosophie de langue anglaise. À la fois logique, métaphysique, psychologique, biologique, elle est aussi l'une des questions les plus difficiles et les plus troublantes qu'un philosophe puisse rencontrer..

Locke et la conscience de soi

C’est John Locke. qui, en 1690, a appréhendé le problème de l’identité personnelle en des termes qui continuent à être discutés aujourd’hui. Dans un chapitre de l’Essai concernant l'entendement humain (II, 27), il examine les questions chrétiennes de l'immortalité de l'âme, de la résurrection des morts et du Jugement dernier, questions qui le conduisent à interroger la nature et l'identité des personnes. Selon lui, une personne est :

Locke établit trois principes : Ce qui fait qu’un être est une personne, c’est sa conscience, ou conscience de soi. Ce qu’une personne est, c’est tout ce qu’elle pense qu’elle est, ce que Locke appelle Self ou « Moi ». Ce qui fait qu’un individu est la même personne, c’est la conscience que cet individu a de lui-même comme étant le même.

L’idée de la conscience que Locke obéit au modèle de la perception interne – , chapitre 1, paragraphe 19.. La conscience est une forme d’aperception grâce à laquelle une personne appréhende immédiatement ses actes et ses pensées comme siens. En ce sens, la conscience est dite « réflexive » : elle est toujours conscience de soi.

Ainsi définie, la conscience est ce qui détermine l’identité personnelle : une personne demeure une et la même si elle se reconnaît comme identique. Dans la mesure où la conscience porte non seulement sur le présent, mais aussi sur le passé, c’est à la mémoire personnelle ou aux souvenirs que Locke rattache l’identité du « Moi ». On aura donc affaire à une même personne aussi loin que la conscience de soi s'étendra dans le passé, grâce à la mémoire.

Cette thèse s’oppose à la fois aux théories substantialistes qui identifient le moi à une substance immatérielle (la substance pensante de Descartes, par exemple) et aux théories physiologistes qui identifient le moi à un organisme ou à une partie essentielle de l’organisme (le cerveau en particulier). Pour Locke, l’identité personnelle pourrait parfaitement se trouver supportée par des substances différentes, comme l’illustre l’exemple du « Prince et du savetier » – , chapitre 27, paragraphe 15. ou l'image des « deux costumes »– , chapitre 27, paragraphe 15.. En outre, deux personnes pourraient très bien loger dans une même substance ou un même corps, comme le montre l'exemple du « travailleur de jour » et du « travailleur de nuit »– , chapitre 27, paragraphe 23..

Locke est très clair sur la nature et les conséquences de sa théorie. Si je n'ai pas le souvenir apparent d'avoir fait une chose, alors je ne suis pas identique à la personne qui l'a faite. Et si j'ai le souvenir apparent d'être l'auteur des actes commis par un autre individu, alors il s'ensuit que je suis cette personne là, chapitre 27, paragraphe 19..

Objections de Reid et Butler

La thèse de Locke est fondée sur la réflexivité de la conscience étendue aux actions passées, autrement dit, sur la mémoire personnelle. Cette thèse a rencontré rapidement des objections dont les deux principales sont : le problème de la circularité et celui de la discontinuité mémorielleVoir en particulier la « Présentation » dans Identité et Survie, Paris, Ithaque, 2015, ainsi que S. Ferret, L'identité, Paris, Flammarion, 1998..

Problème de la circularité

Cette objection a été présentée pour la première fois par le révérend Joseph Butler : la conscience étendue dans le temps ne peut pas constituer l'identité personnelle car elle la présuppose. C'est parce qu'une personne est la même personne que celle qu'elle était dans le passé qu'elle peut se souvenir de son propre passé, et non l'inverse. Le concept d'identité personnelle à travers le temps est logiquement premier par rapport à celui de mémoire personnelle.

À la suite de Butler, le philosophe Thomas Reid a relevé le caractère circulaire de la définition lockéenne du « Moi » (Self) comme conscience de soi, conscience qui présuppose, dans sa notion même, l'existence du moi.

L'objection de la circularité logique semble toutefois avoir été levée par Derek Parfit, qui, à la suite de Sydney Shoemaker, utilise la notion de « quasi-mémoire » pour montrer qu'il est logiquement possible de se souvenir des expériences vécues par quelqu'un d'autre. Un « quasi-souvenir » est le souvenir d'une expérience passée qui ne présuppose pas l'identité personnelle et dont la fonction est de montrer que le critère mémoriel de l'identité n'est pas circulaire..

Problème de la discontinuité mémorielle

Le problème de la discontinuité mémorielle a été exposé par Thomas Reid. Il est à mettre en parallèle avec le problème de l'amnésique, qui, après avoir perdu le souvenir de ses états antérieurs, cesse du même coup d'être identique à la personne qu'il a pourtant été dans le passé.

Reid illustre ce problème par l'exemple suivant : un vieux général se souvient d'un acte de bravoure militaire qu'il avait réalisé quand il était jeune officier. À l'âge où il était officier, il se souvenait encore d'épisodes de son enfance, désormais totalement oubliés, comme le fait d'avoir été fouetté pour avoir volé des fruits. Dans ce cas, il faudrait dire d'une part que le général et l'officier sont la même personne, et d'autre part que le général et l'enfant sont deux personnes distinctes, bien que l'officier et l'enfant soient une seule et même personne. Le critère mémoriel de l'identité semble donc contrevenir à l'un des traits formels essentiels de la relation d'identité, à savoir la transitivité (si X est identique à Y et si Y est identique à Z, alors X est identique à Z).

Pour répondre à cette difficulté, les partisans de la conception psychologique de l'identité personnelle ont modifié le critère mémoriel en remplaçant notamment le principe de connexions systématiques entre tous les épisodes de la vie mentale par le principe d'un enchâssement successif de ces épisodes. Ainsi, selon John Perry, J. Perry (dir.), Personal Identity, Berkeley, L. A. Londres, UCP, pp. 16-17..

Théories simples et théories complexes

Les objections de Reid et Butler mettent en évidence le divorce entre ce que Derek Parfit appelle les « théories simples » (Simple View) et les « théories complexes » (Complex View) de l'identité personnelle.

Reid et Butler défendent chacun une forme de « théorie simple », proche du sens commun. Ainsi, selon Reid, l'identité d'une personne, contrairement à celle des corps ou des artéfacts, est parfaitement déterminée : elle n'admet ni parties ni degrés. Une personne demeure exactement la même à chaque instant de son existence. Elle est également absolue : comme l'indique aussi Butler, l'identité est un fait primitif qui ne dépend d'aucun autre fait tel que la mémorisation ou la conscience de soi. En outre, notre identité nous est connue selon eux avec évidence et certitude, contrairement à l'identité des objets, ou encore à l'identité des autres personnes, qui est inférée à partir de notre expérience et qui est toujours sujette à caution.

À l'inverse, des auteurs contemporains comme GriceH. P. Grice, « Personal Identity », Mind, 50, pp. 330-350., Parfit et LewisD. Lewis, « Survival and Identity », in A. O. Rorty (éd.), The Identities of Persons, University of California Press, pp. 17-40. défendent chacun une forme de « théorie complexe » de l'identité personnelle, dans le sillage de Locke. On peut résumer le projet qui caractérise les théories complexes associées au concept de mémoire par le mot d'ordre de Grice :

Dans cette perspective, il convient de proposer un « critère mémoriel » modifié, susceptible de répondre à la fois à l'objection de la circularité (Butler) et à l'objection de la discontinuité mémorielle (Reid).

Réductionnisme et anti-réductionnisme

En lien direct avec les théories simples et complexes, Parfit distingue également les conceptions réductionnistes et les conceptions non réductionnistes de l'identité personnelleVoir D. Parfit, « L'insignifiance de l'identité », in Identité et Survie, Paris, Ithaque, 2015. :

Les théories simples sont non réductionnistes : le fait d'être une personne est un fait primitif qui n'est ni analysable, ni réductible à d'autres faits. Les théories complexes sont au contraire réductionnistes : le fait d'être une personne peut être analysé et réduit à certains faits.

Alors que les théories simples diffèrent entre elles quant à la conception qu'elles se font de la nature des personnes (« âme-substance », noyau cérébral), les théories complexes diffèrent entre elles quant à la nature des faits en quoi consiste l'identité personnelle (unité du système nerveux central, continuité psychologique), ainsi que sur le principe de la réduction en jeu.

Débat face au paradoxe de l'« homme-amibe »

L'une des oppositions principales entre les thèses anti-réductionnistes et les thèses réductionnistes réside dans la façon de considérer la question « X à l'instant t1 est-il la même personne que Y à l'instant t2 ? ». Pour l'anti-réductionniste, il est exclu que l'identité personnelle puisse être vague ou affaire de degrés ; la réponse qu'il convient d'apporter est toujours univoque ou parfaitement tranchée. Pour Parfit au contraire, la réponse à cette question peut s'avérer indéterminée, voire parfaitement vide.

Dans un article de 1971 intitulé « Personal Identity »., Parfit défend cette position en s'appuyant sur l’hypothèse de l'« homme-amibe », avancée pour la première fois par David Wiggins en 1967.. Dans cette hypothèse vertigineuse, un homme se retrouve dans la situation où chacun de ses deux hémisphères cérébraux est transplanté avec succès dans deux corps humains préalablement décérébrés, à l'image d'une amibe qui se divise. Selon Parfit, nous sommes conduits, dans ce cas de figure, à abandonner la logique de l'identité, et donc l'identité du « moi », au profit de la survie du « soi ». Rien ne permet en effet de décider que l'une des deux personnes résultantes est la personne primitive.

Richard Swinburne, qui défend une conception anti-réductionniste et dualiste de l'identité personnelleVoir R. Swinburne, « L'identité personnelle : la théorie dualiste », in Identité et Survie, Paris, Ithaque, 2015., s'oppose à cette interprétation. Il estime que le caractère en apparence indéterminé de l'identité de l'homme-amibe après l'opération montre qu'il n'est pas possible de réduire l'identité d'une personne à son cerveau. Il est donc nécessaire de postuler l'existence d'une entité immatérielle et parfaitement simple (l'âme) sur laquelle repose l'identité personnelle. Selon Swinburne, c'est à cette entité que je fais référence lorsque je dis « moi ».

Théories réductionnistes

Derek Parfit et le concept de survie

Derek Parfit qualifie lui-même de réductionniste sa position sur l'identité personnelle. Elle repose sur les thèses suivantes. :