Karl Jaspers (en allemand: Prononciation en allemand standard retranscrite selon la norme API., ), né le à Oldenbourg et mort le à Bâle, est un psychiatre et philosophe germano-suisse représentatif de l'existentialisme. Ses travaux ont eu une grande influence sur la théologie, la psychologie, la psychiatrie et la philosophie.
D'abord formé comme médecin, il s'oriente vers la psychiatrie et est nommé professeur de psychologie à l'université de Heidelberg en 1913. Après la Première Guerre mondiale, il se tourne vers la philosophie. Ami de Heidegger, il dirige la thèse d'Hannah Arendt (1928). Évincé par les nazis en 1937, il revient à l'université de Heidelberg en 1945, mais déçu par la situation en Allemagne, où d'anciens nazis restent en poste, il part en Suisse à l'université de Bâle en 1948, et renonce à la nationalité allemande, obtenant la nationalité suisse en 1967.
Un astéroïde (48435) Jaspers est nommé en son honneur. Biographie Origines familiales et formation Né en 1883 d'un père juriste et d'une mère travaillant dans une coopérative agricole, Jaspers montre un intérêt précoce pour la philosophie. Il commence cependant par des études de droit, à l'instar de son père.
À 18 ans (1901), on lui diagnostique une maladie grave, ne lui donnant plus qu'une dizaine d'années à vivre.. Il abandonne le droit en 1902 pour des études de médecine et obtient un doctorat en médecine en 1909.
Carrière comme médecin psychiatre (1909-1913) Il commence alors à travailler dans un hôpital psychiatrique de Heidelberg, où Emil Kraepelin avait lui-même exercé quelques années auparavant. Jaspers ne se satisfait pas de la façon dont la médecine de l'époque approche la maladie mentale et s'efforce d'améliorer cette approche.
Professeur à l'université de Heidelberg (1913-1937) En 1913, il est nommé sur un poste de professeur de psychologie à l'université de Heidelberg, d'abord temporaire, puis permanent, ce qui lui permet de ne pas reprendre son activité clinique.
À 40 ans (1923), au début de la République de Weimar, Jaspers se tourne vers la philosophie, explorant les thèmes qu'il avait entamés durant son activité de psychiatre. Il devient un philosophe renommé, influent au sein de la communauté philosophique jusqu'à sa mort en 1969.
La jeune Hannah Arendt, élève de Martin Heidegger, est envoyée par celui-ci faire son doctorat sous la direction de Jaspers, ami de Heidegger. jusqu'en 1933 (ils entretiennent une correspondance régulière). Arendt soutient sa thèse, Le Concept d'amour chez Augustin, le . Julia Kristeva, biographe et commentatrice d'Arendt, signale le de Jaspers, qui reproche à Arendt l'approximation de ses citations et le fait de ne pas avoir utilisé tout ce qu'Augustin a écrit sur l'amour..
En 1931, Jaspers publie La Situation spirituelle de notre temps, ouvrage conservateur et hostile au communisme, dans lequel il voit la Première Guerre mondiale comme une sorte de guerre civile européenne et croit à la nécessité d'un conflit d'ordre civilisationnel avec l'URSSDomenico Losurdo, « Heidegger et la démission de la philosophie allemande », in L'Homme et la société, , 1990. Mission et démission des sciences sociales. p. 161-172..
Son mariage avec une juive, Gertrud Mayer (1879-1974), le pousse cependant à s'éloigner du nazisme, ainsi que le fait qu'il considère que les se trouvent tant chez les philosophes grecs que chez les prophètes juifs.
L'avènement du nazisme en 1933 le place dans une position difficile.
Période 1937-1945
En 1937, il est mis à la retraite d’office et en 1938, frappé d’une interdiction de publierPerspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée, Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation, vol. XXIII, , 1993, p. 745-764 ©UNESCO : Bureau international d’éducation, 2000..
L'après-guerre à Heidelberg (1945-1948)
Jaspers revient à l'Université de Heidelberg en 1945.. Il prononce une série de conférences sur la , dans lesquelles il se montre assez optimiste quant à la prise de conscience des Allemands de l'atrocité des événements de la période du Troisième Reich et de la Seconde Guerre mondiale.
Cependant, il se retrouve assez isolé au sein de l'université, (le linguiste , l'historien , l'économiste ).
À l'université de Bâle (1948-1969) Déçu, Jaspers quitte l'Allemagne en 1948, renonce à sa nationalité et rejoint l'université de BâleYvonne Sherratt, Hitler's Philosophers, Yale University Press, 2013, p. 250..
Il meurt à Bâle en 1969, âgé de 86 ans..
Travaux et apports Apports à la psychopathologie et à la psychiatrie thumb|left|Karl Jaspers: Allgemeine Psychopathologie, imprimé en 1913.
Les désillusions de Jaspers envers l'approche commune de la maladie mentale le poussèrent à s'interroger sur les critères diagnostiques et les méthodes cliniques de la psychiatrie. Il publia un article révolutionnaire en 1910 dans lequel il posait le problème de l'origine de la paranoïa, aspect de la personnalité ou plutôt résultat de changements biologiques. La problématique n'était pas révolutionnaire, mais sa méthode d'étude était innovante. Il avait en effet étudié plusieurs patients en détail, donnant des informations biographiques aussi bien que des notes sur le vécu subjectif des patients vis-à-vis de leur trouble. Cette méthode s'est fait connaître sous le nom de méthode biographique, s'imposant comme le standard de la psychiatrie moderne.
Jaspers réunit ses écrits sur la maladie mentale dans son livre Psychopathologie générale.. Les deux volumes constituant ce travail sont devenus des classiques de la littérature psychiatrique, si bien que de nombreux critères diagnostiques découlent des idées qui y sont exposées. Une idée majeure de Jaspers est que les symptômes (en particulier ceux de la psychose) doivent être répertoriés selon leur forme plutôt que leur contenu (ou fond). Par exemple, en portant le diagnostic d'hallucination, le fait que le sujet perçoive des phénomènes visuels en l'absence de stimulus sensoriel pour les justifier (forme) est plus important que ce qui est vu (fond). Jaspers pensait que les illusions pourraient être analysées de la même façon, expliquant qu'une croyance ne devrait pas être considérée comme telle uniquement selon son contenu, mais plutôt par la façon dont l'illusion s'impose à la conscience. Jaspers fit aussi la distinction entre illusions primaires et secondaires. Les illusions primaires se définissent comme étant créées de toutes pièces, indépendantes, ne pouvant se comprendre en termes de processus mental normal ; alors que les illusions secondaires peuvent être comprises parce qu'influencées par les antécédents de l'individu (son histoire personnelle), sa situation actuelle ou son état mental.
Il s'est montré très critique envers la psychanalyse, dont il pensait qu'elle confondait les explications tirées de la psychologie compréhensive avec celles de la psychologie causale. Voici ce qu'il écrivait : Chez Freud, il s'agit en fait de psychologie compréhensive, et non d'explication causale, comme il le croit. Des explications causales, il est vrai, jouent un rôle lorsque des données physiques auxquelles se rattache un ensemble de relations compréhensibles sont considérées comme causes, par exemple de la paralysie d'un bras, d'un trouble de la conscience, etc. Freud nous fait connaître de façon convaincante de nombreuses relations compréhensibles isolées. Nous comprenons comment les complexes refoulés hors de la conscience claire réapparaissent à travers des symboles. Nous comprenons que les instincts refoulés entraînent des processus de réaction, et la distinction des processus primaires, authentiques, et des processus secondaires, qui n'existent qu'en tant que symboles ou sublimation. En partie, Freud développe ici en détail l'enseignement de Nietzsche. Il pénètre profondément dans le psychisme oublié (unbermerkt), qu'il ramène à la conscience." in Psychopathologie.
Jaspers considérait les illusions primaires comme des entités impossibles à comprendre, considérant qu'il n'existait pas de raisonnement cohérent sous-jacent à leur existence. Cette vue n'est pas sans opposition, et a été critiquée par des spécialistes tels que Ronald Laing et qui appuient l'idée que suivre cette piste amènerait le psychiatre à la facilité de croire que parce qu'il ne peut comprendre le patient, alors ce dernier ne justifiera pas d'enquête plus poussée de la part du médecin, celle-ci étant vouée à être infructueuse.
Apports à la philosophie et la théologie Karl Jaspers est le plus souvent associé au mouvement existentialiste, en partie en raison de ses idées issues des jalons posés par Friedrich Nietzsche et Søren Kierkegaard et en partie parce que le thème de la liberté individuelle occupe une large part de son travail. Dans Philosophie (1932), Jaspers donne son point de vue sur l'histoire de la philosophie et présente ses thèmes principaux. Commençant avec la science moderne et l'empirisme, il fait remarquer que pendant que l'on interroge la réalité, nous affrontons les limites de ce qu'une méthode scientifique ou empirique ne peut transcender. À cet instant, l'individu doit faire face à un choix : ou bien sombrer dans le désespoir et la résignation ou bien faire un pas vers ce que Jaspers nomme la Transcendance. En faisant ce pas, l'individu se confronte par induction à la limitation de sa propre liberté, qu'il appelle « », afin de pouvoir enfin ressentir une véritable existence.
Karl Jaspers aura une influence sur l'existentialisme chrétien. Le philosophe Gabriel Marcel lui rend cet hommage : Et ce n'est pas à mes yeux un mince mérite que celui d'un Karl Jaspers, reconnaissant après Kierkegaard et aussi sans doute Heidegger, que l'existence (et a fortiori la transcendance) ne se laisse reconnaître ou évoquer que par-delà le domaine d'une pensée en général procédant par repères sur les communaux du monde objectifGabriel Marcel, Essai de philosophie concrète, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 1999 (1940), ..
La Transcendance (liée au terme dans ses travaux ultérieurs) est, pour Jaspers, ce qui est par-delà le monde physique. Sa formulation de la Transcendance comme absence d'objectivité ultime a mené bien des philosophes à disserter sur le fait que finalement, Jaspers était un moniste, bien que Jaspers lui-même préférât insister sur la nécessité de la reconnaissance de la validité des concepts de subjectivité et d'objectivité. Pour Jaspers, le terme () désigne l'expérience intime et indéfinissable de la liberté et du choix ; une expérience constituant l'authentique Moi d'individus s'éveillant à l'« Englobant » en se confrontant à la souffrance, le conflit, la culpabilité, le hasard, et la mort. Bien qu'il ait toujours explicitement rejeté les doctrines religieuses, y compris la notion de Dieu personnel, Jaspers influença la théologie contemporaine via sa philosophie de la transcendance et des limites des expériences humaines. Jaspers lui-même fut profondément influencé par la tradition chrétienne mystique, en particulier par Maître Eckhart et Nicolas de Cues. Il s'intéressa aussi aux philosophies orientales, en particulier au bouddhisme. Jaspers entama aussi un débat public avec Rudolf Bultmann, dans lequel il critiqua sèchement la démythologisation du christianisme opérée par Bultmann.