La Compagnie internationale pour l'informatique (CII) est une société privée française créée en décembre 1966 par la fusion en de trois autres, pour répondre aux objectifs du plan Calcul, lancé au début du second mandat du général de Gaulle : la Société d'électronique et d'automatisme (SEA), filiale de Schneider-Westinghouse, la Compagnie européenne d'automatisme électronique (CAE), filiale commune de la CGE et de CSF. La Société européenne de traitement de l'information (SETI), créée en 1961 par Jean Gaudfernau, qui avait quitté en 1959 la SEA, est également associée.

Ces trois sociétés doivent répondre depuis 1964 à une demande accrue de matériel performant en provenance de deux grands clients, l'armée et EDF. La CII est dès les années qui suivent la fusion un partenaire de deux sociétés américaines en forte expansion, Control Data et Scientific Data Systems, mais aussi de la britannique International Computers Limited, elle-même née de la fusion de trois constructeurs anglais entre 1965 et 1968, rejointe par le néerlandais Philips et l'Allemand Siemens avec qui la CII annonce au début de 1972 la création du consortium européen Unidata, « l'Airbus de l'informatique ».

Impliquée à partir de 1970 dans la préparation du réseau Cyclades, puis absorbée par Honeywell-Bull en 1975 à la suite d'une décision contestée du président Valéry Giscard d'Estaing, la CII devint partie de CII Honeywell-Bull, ensuite rebaptisé Bull en 1982.

Histoire de la CII Le contexte à la création

Contexte commercial La CII a une double mission : l'informatique scientifique et l'informatique de gestion, deux domaines parfois très divergents, alors tous deux dominés par deux grands constructeurs d'ordinateurs :

Control Data, créée par Seymour Cray, produit à partir de 1964 le supercalculateur Control Data 6600, qui affiche une puissance révolutionnaire pour l'époque : neuf à dix millions d'instructions par seconde"Seymour Cray – A Man Whose Vision Changed the World" . Mais il coûte 8 millions de dollars l'unité, faute de concurrentsJacques Jublin, Jean-Michel Quatrepoint et Danielle Arnaud, French ordinateurs : de l'affaire Bull à l'assassinat du plan Calcul, éditions Alain Moreau, 1976 . À Wall Street, l'action Control Data a été multipliée par 120 en trois ans.

Le géant mondial de l'informatique IBM qui se désintéresse cependant des supercalculateurs. Il préfère accroître encore son emprise sur l'informatique de gestion. Son grand système IBM 360 accroît sa part du marché mondial à partir de 1966. Le prédécesseur, l'IBM 1401, a déjà préparé le terrain. En France, par exemple, il a dominé l'ordinateur Gamma 60 de Bull, pénalisé par des retards dans le développement du système d'exploitation, c'est l'Affaire BullGeorges Vieillard, L'Affaire Bull, 1969. Ployant sous une dette multipliée par six au début des années 1960, Bull affiche de francs de pertes en deux ans"Le « plan Calcul » par François-Henri_Raymond en 1964 et alignera au total six années de pertes. Le premier constructeur français et européen, exsangue, n'a plus les moyens d'investir.

Face à IBM, à Bull-GE et à Control Data, l'État français cherche à développer une capacité technologique française. En complément, il crée l'INRIA et le Comité de recherche en informatique, qui ont pour vocation, entre autres, d'aider la CII sur le plan de la recherche.

Contexte militaire et nucléaire

Dans le domaine militaire, la CII doit livrer des calculateurs pour le char PlutonDu CAE 130 à IRIS 65M : six ans de la division militaire de CAE-CII par Philippe Denoyelle , qui sera livré en 1974, et le sous-marin nucléaire français, Le Redoutable, qui sera livré en 1971. L'État fixe à la CII un calendrier de livraison de deux ordinateurs militaires. En 1969, lorsque la France quitte le commandement militaire de l'OTAN, celui-ci cède à la CII ses bâtiments de Louveciennes, dans les Yvelines.

Le gouvernement souhaite aussi accélérer le programme nucléaire français : six réacteurs EDF sont mis en service de 1966 à 1971, date à laquelle le nucléaire fournira 5 % de l'électricité en France. Comme ils produisent en continu, nuit et jour, indépendamment des variations dans la demande d'électricité, ces nouveaux réacteurs bouleversent les équilibres du Réseau de transport d'électricité, ce qui nécessite des calculs décentralisés et centralisés à la fois, en temps-réel, dans tout le réseau électrique. La CII y trouvera son marché le plus stimulant, dans le domaine de l'informatique distribuée, avec le Mitra 15 et ses fonctionnalités réseau. Les banques, la SNCF, Air France, la SITA, sont aussi en phase d'équipement. Les PTT choisissent des ordinateurs de marques diversesRéminiscences, blog de Pierre Imbert.

En décembre 1964, le quotidien Washington Post révèle que le gouvernement américain a, dès le printemps 1963, et à la demande du Pentagone, écarté une commande de Control Data 6600 par le Commissariat à l'énergie atomique français, jugée non-conforme aux clauses du Traité de Moscou contre la dissémination des armes nucléaires dans le monde.

Le CEA a des gros ordinateurs IBM, mais moins intéressants et rapides que les machines de Control Data. Les scientifiques s'attendent à de nouveaux progrès importants dans la conception des supercalculateurs.

Contexte actionnarial et financier

La CII, société privée, a pour actionnaire des industriels privés. En échange de ses subventions, l'État exige qu'ils fusionnent leurs filiales, des petites sociétés françaises, aux produits parfois concurrents, qui ont pour client l'État:

la Compagnie européenne d'automatisme électronique (CAE), filiale commune de la CGE et de CSF, qui a une licence SDS. Elle s'était alliée en 1960 avec Intertechnique et TRW pour fonder la CAE, et passa en 1964 un accord avec la CGE et Intertechnique pour créer la CITEC (Compagnie pour l'Informatique et les Techniques Électroniques de Contrôle), holding qui chapeaute diverses filiales impliquées dans les automatismes. Dès 1963, le gouvernement, désireux de constituer un pôle français de l'informatique, fit appel à la CSF, finalement amenée à se désengager au profit de l'américain General ElectricFagot, , 558-559. et la CSF sortira ternie de l'affaire;

la Société d'électronique et d'automatisme (SEA), filiale de Schneider-Westinghouse.

Les grands actionnaires de ces petites sociétés sont réticents au projet CII :

Les projets de la CII dans l'informatique distribuée et les réseaux concurrencent les propres produits de son actionnaire, la Compagnie générale d'électricité, dans le domaine des télécommunications, vendus à l'administration des PTT avec des marges bénéficiaires élevées. La Compagnie générale d'électricité exige que la CII soit rentable dès ses premières années, malgré les gros développements nécessaires en informatique de calcul.

Thomson-CSF, l'une des vingt premières entreprises françaises, souhaite imposer à la CII les composants, pas toujours adaptés, de sa filiale Sescosem, créée en 1969 par fusion de SESCO (filiale de CSF, déficitaire) et COSEM (filiale de Thomson, positionnée sur le bas de gamme). La CSF a annoncé de lourdes pertes en avril 1967 et fusionné quatre mois après avec Thomson.

Contexte technologique La CII a été créée au moment d'un bond technologique, celui du recours aux circuits intégrés. Mais elle aura souvent du mal à se fournir aux prix et qualités espérés, faute de fournisseurs français assez disponibles. Ses premiers ordinateurs comportent 90 % de circuits intégrés américains, en particulier ceux de Texas Instruments. En 1972, un « plan électronique professionnelle » vise à moderniser les usines françaises de semi-conducteurs. Trop tardif, il met du temps à porter ses fruits : taux de couverture des besoins nationaux de 117,6 % seulement en 1979 contre 98,5 % en 1970""Ruptures ou continuités dans la politique industrielle française en électronique ?" par Jean-Louis Perrault, et Sidy Modibo Diop dans la Revue d'économie industrielle 1983 .

La CII est créée aussi en raison d'un émiettement des investissements technologiques, en particulier chez les fournisseurs d'EDF et de l'armée ou d'autres services publics. La nébuleuse des fournisseurs s'était développée dans les années 1960, pour bénéficier de la demande d'automatisation industrielle au-delà d'EDF. Parmi eux : la Société d'électronique et d'automatisme (SEA), pionnière en France, travaille « essentiellement sur commandes des services techniques des Armées, d’EDF et du CNET », adossée à Schneider et Jeumont-Schneider. Vers 1956, EDF recherchant des calculateurs peu encombrants, Intertechnique, équipementier Dassault, se diversifie vers le nucléaires et gagne l'appel d'offre avec le RW 300 et Jean Auricoste, venu de la SEA, En octobre 1960"Un calculateur industriel présenté par deux firmes françaises et une compagnie américaine", dans Le_Monde le 19 octobre 1960 la même Intertechnique fonde la Compagnie européenne d'automatisme électronique (CAE), « dans le cadre du Marché commun européen », avec la CSF et le groupe de défense américain Thompson Ramo Wooldridge, pour « assurer la direction et le contrôle des deux réacteurs nucléaires » qu'EDF bâtit à Chinon, et de ceux de la centrale thermique de Saint-Ouen, alors que « d'autres débouchés » se « dessinent », en particulier dans la sidérurgie et les réseaux de transport d'énergie. Puis la CAE assemble en France pour la gestion du dispatching d'EDF le RW 530Inventaire publié en 2011 sur le site de l'association Aconit par Henri Boucher, ingénieur général de l'armement, membre du service Technique des constructions de la Marine nationale, qui l'a détaché en 1967 comme directeur d'études à l'IRIA et assure « la surveillance des ruptures de gaine » dans les réacteurs EDF. en est lancé la SETI, contrôlée à 50 % par la Compagnie des compteurs (CDC) et à 25% le constructeur américain Packard Bell, dirigée par Jean Gaudfernau, qui a quitté en 1959 la SEA. La CDC aborde ainsi elle aussi l'Automatisation industrielle, à l'occasion de contrats EDF et nucléaires. en , la CIT présente le CITAC 210 B, « calculateur numérique universel »"Un nouveau calculateurs électronique à usage industriel", le 23 mars 1962 Le_Monde . Dès , Jeumont-Schneider fonde la CERCI, pour les systèmes en temps réel, en application de l'accord de la SEA en 1959 pour réaliser une unité de production du CAB 500 dans l'usine Jeumont-Schneider de Puteaux"Le Plan Calcul", par F.H. Raymond, Extrait de Colloque sur l'Histoire de l'Informatique en France, Actes édités par Philippe Chatelin, 2 volumes (461+428 p.), tome 1, ; Grenoble, mars 1988 ; . Elle « va grossir jusqu'en 1967 », quand lui est confié tout le process control de Jeumont-Schneider, vendu aussi sous licence Westinghouse. Ses automates numériques réduisent le nombre de liaisons fil à fil grâce au partenaire Sintra, société de radars créée en 1948 avec du personnel du Laboratoire radioélectrique et le financier d'origine grecque Heraclios Fyssenzidis, qui s'est suicidé en 1967, entrainant la dispersion de ses cadres. 1963: EDF confie un groupe de recherche opérationnelle à Jean-Claude Arinal (IDN 1961 et docteur en mathématiques appliquées) "Les Réseaux pensants. Télécommunications et société", par Alain Giraud, chargé de mission du CNET, en 1978, actes du colloque d'Issy les Moulineaux en avril 1977 ;