thumb|300px|right|Pèlerinage à la grotte sacrée de Benzaiten, par Hiroshige — Japon, années 1850.
Un pèlerinage (; du latin , « étranger »Félix Gaffiot, article « Peregrinus », Dictionnaire latin français, Hachette, , 1934) est un voyage effectué par un croyant, le pèlerin, vers un lieu de , vers un endroit circonscrit tenu pour sacré selon sa religion car supposé contenir une communication directe avec une divinité grâce à une relique, un légendaire (récit d'apparitions, de miracles), une source, un arbre.
Le déplacement des hommes et des femmes — souvent à pied ainsi qu'en bateau ou encore en train ou en avion depuis la révolution industrielle — vers des lieux où ils entrent en contact avec le sacré est une pratique qui apparaît dans de très nombreuses cultures jusqu'à nos jours ; il en existe des indicesGabriel Camps, « Préhistoire et mythologie » in Chélini et Branthomme, 1987, . à Çatal Hüyük, au début du néolithique, ou encore Stonehenge vers 1700 Le pèlerinage est un phénomène quasi universel de l'anthropologie religieuse. Le pèlerin rencontre le surnaturel en un lieu précis où il participe à une réalité autre que la réalité profane.
Le pèlerinage constitue souvent une importante source de revenus, dès ses débuts. Ce facteur s'est accentué avec l'industrialisation du tourisme, qui participe au développement de la religion concernée : c'est par exemple la présence de Lourdes qui fait de Pau-Pyrénées un aéroport international. Des villes comme La Mecque, Mexico, Bodhgaya ou Bénarès bénéficient des revenus de leurs pèlerinages respectifs, qui peuvent drainer des millions de personnes chaque année.
Dans l'entité géopolitique du bassin méditerranéen, quatre « cultures-monde » liées aux identités religieuses chrétienne (catholique et orthodoxe), judaïque et musulmaneMario d'Angelo, L'attractivité culturelle et touristique de la Méditerranée, Eurorient , 2008, L'Harmattan, . constituent la base d'un fort flux touristique dans cette région du monde. Au-delà du seul aspect économique, la circulation de personnes désintéressées, curieuses et animées d'un idéal crée des interactions propres à ouvrir et à renforcer en même temps l'identité des cultures concernées (sur les lieux d'origine, d'arrivée et de passage). Ces voyages hésitent ainsi souvent entre le pèlerinage stricto sensu et le tourisme religieux.
En 2016, le nombre annuel de pèlerins est estimé à 500 millions, dont 80 % concernent l'islam, le bouddhisme et surtout l'hindouisme : le Khumba Mela hindou a ainsi réuni plus de 100 millions de personnes, les pèlerinages chrétiens représentant 90 à 100 millions de pèlerins, soit 20 % des pèlerins.
Religions disparues Les premiers pèlerinages remontent à la préhistoire. Les dates exactes du phénomène sont difficiles à attester. Au Néolithique des hommes et des femmes se sont déplacés pour des motifs religieux.
En un certain sens, l'Égypte antique et la Mésopotamie connaissaient également cette pratique, même si la notion est plus floue : ce sont en effet les dieux plutôt que les hommes qui se déplacent.
Les pèlerinages de la religion grecque antique se développent dans l'Antiquité soit vers un sanctuaire (sanctuaire grec d'Épidaure ou celui d'Esculape — l'Asclépios romain), soit vers des éléments naturels : source, grotte (grotte d'Amphiaraos, de Trophonios) ou encore puits.
Dans le bassin méditerranéen, se pratique souvent aussi l'incubation, rite divinatoire consistant généralement à dormir près de lieux « sacrés » pour obtenir, sous la forme d'un songe, les réponses d'un dieu guérisseur aux questions que le pèlerin lui pose , Peregrination Religiosa. Wellfahrt und Pilgerwesen, in antike und alter Kirche, Ratisbonne-Munster, 1950, 473 p. .
Pèlerinages juifs
Jérusalem, Israël, Judée et Samarie sont les grands lieux de pèlerinage du judaïsme, particulièrement le dernier mur du Temple de Jérusalem et le tombeau d'Abraham, de Jacob et des matriarches, à Hébron.
Dans l'Antiquité, le pèlerinage au Temple à Jérusalem donne lieu à des cérémonies dans le temple, à des offrandes et à des sacrifices. Les pèlerins y viennent en nombre à l'occasion de trois fêtes juives : Pessah, Chavouoth et SoukkotAlbera, 2016, .
Des tombes de rabbins remarquables par leur sagesse donnent lieu à des pèlerinages en Israël et aussi en diaspora. Par exemple, en Israël : la tombe de rabbi Meïr (Galilée) et en diaspora : celles du Baal Shem Tov (Ukraine), du rabbin Ephraim Al-Naqawa (Tlemcen, Algérie), de Amram ben Diwan (près de Ouazzane, Maroc), ou la tombe de Youssouf al-Ma'arâby () que les Juifs considèrent comme l'un de leurs ancêtres, visitée généralement après le pèlerinage à la synagogue de la Ghriba (Djerba). Cette dernière tombe est aussi l'objet d'un pèlerinage, à la fin décembre, entrepris par les Juifs d'origine tunisienne de el-Hamma, qui tiennent ce personnage pour un saint.
Pèlerinages chrétiens Pèlerinages catholiques
Pèlerinages dans l'histoire <p> Les pèlerinages se développent au dans les principaux lieux saints mentionnés dans les Évangiles et dans l'Ancien Testament, dont Origène a recherché les traces, particulièrement les lieux de la Passion du Christ qui donne naissance au site du Saint-Sépulcre. Considérés comme une part essentielle du christianisme par l’édit de Milan promulgué en 313., ils se développent surtout à partir du qui voit la découverte légendaire de la Sainte Croix par sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin et le développement, de manière désordonnée, des tombeaux des martyrsJacques Briens, « La Jérusalem byzantine reconstituée », in Le Monde de la Bible, hors-série Trois religions à Jérusalem, 2008, .
gauche|vignette|Ampoule copte de pèlerinage (Égypte, entre le et le ). New York, MET.
La plus ancienne description écrite de pèlerins chrétiens et de pèlerinages en Terre sainte est celle de l’Anonyme de Bordeaux, récit qui raconte comment un habitant de Bordeaux s'est rendu en pèlerinage à Jérusalem en l'an 333. Les Pères de l'Église se méfient de ces premiers pèlerinages, sources de dissipation et d'abus tels que des péchés : de gourmandise, de luxureEn effet, le pèlerinage est alors un prétexte pour des maris ou pour des jeunes hommes de rompre avec leurs familles et de « partir à l'aventure ». ou du commerce des reliquesLeur culte, aussi ancien que celui des saints, permet de multiplier les lieux de pèlerinages, le nombre de tombeaux de martyres et de saints étant limité. (la maxime du moine Thomas a Kempis « Ceux qui voyagent beaucoup se sanctifient rarement ». confirme ces constats et ces craintes). Ce religieux considère que les pèlerinages ne sont pas nécessaires car le croyant peut honorer Dieu partoutThomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre 1, chapitre 23.
Les pèlerinages chrétiens au Moyen Âge, contrairement à une idée reçue développée au Emmanuel Laurentin, « Le tourisme de masse », émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, 23 mars 2011, sont rarement entrepris par des personnes se déplaçant en foules et ne voyageant que par piété (pèlerinage pénitentiel ou à l'occasion de jubilés comme l'attestent les archives de pénitencerie) sur des routes bien balisées ; il s'agit le plus souvent de voyages solitaires ou en petits groupes (essentiellement d'hommes) auxquels se mêlent de nombreux commerçants, sur des routes muletières (le pavage se développe seulement au Franco Cardini, « Pèlerinages et pèlerins au Moyen Âge », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 28 mars 2013). Ces petits groupes sont animés par des raisons pieuses ou moins pieuses : d'un côté la foi, la repentance ; de l'autre, le défi, les affaires, le souhait de rompre avec sa famille, avec son milieu professionnel, parfois une démarche à dominante touristique (découverte de nouveaux monuments, cuisines, personnes)Alphonse Dupront, « Tourisme et pèlerinage : réflexions sur la psychologie collective », Communications, vol. 10, , 1967, . À cette époque se généralise la pratique du « pèlerinage par procuration ». Il peut s'agir alors soit d'un pèlerinage posthume, prescrit par testament, le vœu de pèlerinage étant transférable à ses héritiers, soit d'un pèlerinage vicaireC'est-à-dire effectué par un pèlerin « professionnel » qui monnaye ses services auprès de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas faire le voyage, et qui chargent donc, contre rétribution, quelqu'un d'autre de l'effectuer à leur place., accompli par autrui de son vivant . Le pèlerinage par procuration est une pratique toujours vivante et encadrée chez les musulmans (hajj badal). thumb|Le sanctuaire de Notre-Dame de Fátima, au Portugal.Les sanctuaires lointains sont des destinations pour ceux qui en ont les moyens (« pèlerinage au long cours »). C'est ainsi que le Moyen Âge n'est pas l'âge d'or c'est plutôt l'âge mythique du pèlerinage, les foules pèlerines de cette époque appartenant à l'imaginaire populaire. Déjà à l'époque carolingienne se développe la protection juridique du pèlerin et s'organise ainsi progressivement un ordre des pèlerins () et une loi des pèlerins (), constituant un statut du pèlerin.. Au cours du Moyen Âge s'organisent les grands sanctuaires de pèlerinage de la chrétienté qui jouent un rôle religieux et culturel, tout en répondant également à une nécessité économique (production et ventes d'objets souvenirs, offrandes, structures d'accueil qui assurent d'importants revenus au sanctuaire).. Les pèlerins sont progressivement encadrés (gîtes et couverts) soit en raison des dangers qui guettent les voyageurs, soit pour éviter que certains ne se servent de ce déplacement comme motif pour rompre avec leur milieu d'origine.
thumb|Le sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes, en France.
Le premier jubilé formellement organisé par la papauté fut décrété en 1300 par le pape , qui invitait les chrétiens à se rendre à Rome pour bénéficier de l'indulgence plénière accordée auparavant aux Croisés. Cette décision s'explique par la perte du royaume de Jérusalem qui rendait difficile le pèlerinage à Jérusalem et développait, par contre-coup, fortement celui de Rome.. Le but premier du pèlerin médiéval est la possibilité de « toucher » les reliques qui lui assure, outre le sacrifice financier ou temporel qu'il suppose, une plus grande efficacité que la prière à distance du saint..
À partir du , les lieux traditionnels de pèlerinage déclinent en raison du mouvement de la devotio moderna qui privilégie le pèlerinage spirituel, intérieur, de l'insécurité des routes pendant la guerre de Cent Ans et des guerres de religion. À partir du , les conditions changent : le protestantisme condamne les pèlerinages, prétexte au vagabondage, aux loisirs ou à l'idolâtrie et les États qui se centralisent veulent contrôler le déplacement de personnesC'est ainsi que se développent les passeports, certificats et patentes permettant de distinguer vrais et faux pèlerins, notamment les mendiants ou les vagabonds. Source : René de La Coste Messelière, « Édits et autres actes royaux contre les abus du pèlerinage aux et la pérennité du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle », Actes du Congrès national des sociétés savantes, Paris, Bibliothèque nationale, 1971, ). Dès lors, le pèlerinage régional ou local, contrôlé par les clercs, est privilégié (« pèlerinage de recours » favorisé par les récits de miracles liés à des sanctuaires locaux, pèlerinage expiatoire et judiciaire). Lorette et sa sainte Maison deviennent alors le lieu du pèlerinage le plus important de l’Occident chrétien, accueillant en son enceinte plusieurs centaines de milliers de pèlerins lors des jours saints, tandis que fleurissent également dans toute l’Europe des lieux de culte en l’honneur de Notre-Dame de Lorette le plus souvent financés par les populations locales.