Johann Friedrich Herbart (, à Oldenbourg, dans le duché d'Oldenbourg - , Göttingen) est un philosophe et pédagogue allemand, considéré comme le fondateur de la pédagogie en tant que champ scientifique et académique. Ses nombreux ouvrages sur le sujet eurent une influence majeure sur la théorie et la pratique des sciences de l'éducation en Europe et aux États-Unis.
Dans le champ de la psychologie, Herbart doit sa renommée au fait d'avoir défendu l'idée d'une psychologie comme science, s'appuyant sur la métaphysique et les mathématiques. Sa conception de l'esprit remet en cause l'existence de facultés innées, admise par Kant, et engage une redéfinition de la notion de représentation à partir de l'idée de force ou d'énergie psychique. La conception dynamique du psychique qu'il développe est un premier pas dans la constitution de la psychologie en tant que science autonome au , et elle a exercé une influence indéniable sur la psychologie de Wundt.
Johann F. Herbart est à l'origine d'une école importante en Allemagne, organisée autour d'une revue qui court sur l'ensemble du siècle, la Zeitschrift für exakte Philosophie im Sinne des neuern philosophischen realismus (« Journal de la philosophie exacte entendue au sens du réalisme philosophique contemporain »). Il a été une source d'inspiration pour des auteurs germanophones de première envergure tels que Bernard Bolzano, Ernst Mach et Sigmund Freud. Ce dernier en reprendra en particulier la notion d'énergie psychique.
Biographie
Après l' du recteur , Herbart suit des études de philosophie à l'université d'Iéna sous la direction de Johann Gottlieb Fichte dont il admire la pensée. Il prend toutefois rapidement ses distances avec Fichte, auquel il soumet certaines objections, et finit par s'en détacher. A l'occasion d'un préceptorat à Berne en Suisse entre 1797 et 1800, il entretient des contacts avec le pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi, d'où lui restera sa passion pour la pédagogieO. Depré, « Johann Friedrich Herbart », in A. Jacob (dir.), Encyclopédie philosophique universelle, tome 3 : Les œuvres philosophiques, vol. 1, Paris, PUF, 1992, p. 1832.. Il retourne en Allemagne en 1800, à Brême d'abord où il exerce ses activités de précepteur jusqu'en 1802, puis à l'université de Göttingen où il poursuit ses études de philosophie. Sa thèse de doctorat soutenue, il y obtient assez rapidement un poste de professeur de philosophie et de pédagogie qu'il abandonne en 1809 pour la chaire de philosophie de l'université de Königsberg (où il fut précédé par Emmanuel Kant). En 1824, il publie un traité intitulé La psychologie comme science nouvellement fondée sur l'expérience, la métaphysique et la mathématique dans lequel il défend, contre la doctrine kantienne, la possibilité d'une psychologie empirique et mathématisée. À Königsberg, il instaure un séminaire consacré à la pédagogie qu'il animera jusqu'en 1833, date à laquelle il retourne à Göttingen, y exerçant en tant que professeur de philosophie. Il y restera jusqu’à sa mort.
Philosophie
Ancien élève et disciple de Fichte, Johann Friedrich Herbart rompt très tôt avec le courant idéaliste de cette époque. Sa philosophie de la connaissance propose une lecture de Kant à contre-courant, à la fois réaliste et empiriste, qui rejette l'idée d'un sujet transcendantal. Refusant la critique kantienne de la raison et de l'entendement, Herbart poursuit malgré tout son héritage en proclamant la vanité intellectuelle de toute attitude intellectuelle qui tendrait à connaître quelque chose au-delà des relations dans lesquelles elles se présentent à nous. Il cherche dans ses déductions métaphysiques à appréhender le réel par les concepts et élabore en ce sens une métaphysique selon laquelle l'être n'est pas une propriété de la chose mais une détermination de l'entendement. Son ontologie, bien que réaliste, reprend le principe kantien de la distinction entre phénomène et « noumène » ou chose en soi ; mais elle n'accepte pas la séparation entre les deux, les phénomènes étant causalement déterminés par les noumènesL. Lambrichs, « Johann Friedrich Herbart », in Dictionnaire des philosophes, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.. Pour Herbart, il existe une relation de causalité entre les noumènes et les phénomènes de sorte que l'analyse empirique des phénomènes introduit automatiquement aux choses en soi.
Dans Die Hauptpuncte der Metaphysik (« Les points capitaux de la métaphysique »), publié en 1806, Herbart oppose une « métaphysique réaliste » à l'idéalisme dont il dénonce la contradiction interne et auquel il oppose sa « méthode des rapports ». Par cette méthode, Herbart prétend résoudre la contradiction de l'unité multiple de la substance douée d'accidents, en l'interprétant comme une connexion (Zusammen) d'éléments simples qui n'ont aucune relation nécessaire entre eux. Cette connexion est le fondement de tout apparaître : l'être perd ainsi tout caractère fondationnel. Le concept de substance est certes conservé mais il n'est pour Herbart qu'une construction de la pensée requise pour rendre compte de l'identité des représentations.
La métaphysique de Herbart comprend une psychologie qu'il conçoit en rapport avec les sciences de la nature. L'esprit, inaccessible en soi, peut être abordé empiriquement par le biais de l'action qui en manifeste la présence, et la dynamique de la vie psychique peut être entièrement formalisée par les mathématiques. Herbart est ainsi le premier à utiliser les méthodes du calcul infinitésimal pour résoudre les problèmes de la recherche philosophiqueC. Lecadet & M. Mehanna, Histoire de la psychologie, Paris, Belin, 2006, ch. 4/1 : « Johann Friederich Herbart et l'émergence de la psychologie scientifique », p. 84-85.. Selon lui, et à la différence de Kant, l'esprit se forme par l'expérience et il n'existe pas de facultés innées.
Chez Herbart, l'éthique n'est qu'un aspect de l'esthétique, qui comprend la morale proprement dite : le goût et le sens moral sont pour lui de même nature « Herbart », in Grand Larousse encyclopédique, tome 5, Paris, Librairie Larousse, 1962.. Comme Kant, Herbart soutient que la moralité des actions trouve son fondement dans des normes a priori, et il rejette l'eudémonisme ainsi que tous les « motifs matériels » lorsqu'ils se présentent comme justification morale de l'action. A l'instar de Kant, il considère que les jugements moraux doivent se conformer à la « forme de la volonté » telle que l'éthique la détermine, mais contrairement au premier, Herbart voit dans les jugements éthiques une forme de jugement esthétiqueA. Kim, « Johann Friedrich Herbart », Stanford Encyclopedia of philosophy, article en ligne..
Psychologie
Psychologie scientifique
Herbart est le premier auteur à avoir tenté d'élaborer une psychologie scientifique. Bien qu'influencé par Kant, il considère, contrairement à ce dernier, que la psychologie peut être rigoureusement scientifique lorsque l'on y applique les mathématiques. La mathématisation de la psychologie consiste à quantifier les phénomènes psychiques en recourant à des procédures mathématiques sophistiquées, méthode qu'il présente en 1825 dans sa Psychologie als Wissenchaft neugegründet auf Erfahrung, Metaphysik und Mathematik (« La psychologie comme science fondée sur l'expérience, la métaphysique et les mathématiques »). Il y propose une véritable statistique ainsi qu'une mécanique de la vie psychique où entrent en jeu les représentations. Ainsi, la psychologie s'élève au rang de science exacte au même titre que la mécanique des corps solides. Contrairement toutefois aux développements ultérieurs qu'en feront Wilhelm Wundt et Gustav Fechner, par exemple, la psychologie scientifique reste chez Herbart une science purement déductive, ne pouvant déboucher sur l'expérimentation. Elle s'inscrit dans l'idéal d'une mathématique universelle.
L'idée fondamentale de la psychologie herbartienne est que la loi d'association des idées, sur laquelle s'appuyait la psychologie de l'école empiriste anglaise, est à considérer comme un véritable phénomène d'attraction sur le modèle de l'attraction physique gravitationnelle. Son ambition est de renouveler pour la psychologie l'exploit qu'Isaac Newton a accompli pour la physique. C'est de la physique newtonienne que Herbart tire l'idée de force d'attraction, concept qu'il transpose au domaine des idées et des représentations : il existe entre les idées des forces d'attraction et de répulsion qui déterminent leurs rapports au même titre que les corps solides. L'énergie psychique qui se manifeste par ses forces est quantifiable et elle se déploie au travers de tous les processus psychiques. Il y aurait ainsi une véritable dynamique des représentations comme il y a une dynamique des corps solides. Il n'existe donc pas de spécificité de la psychologie par rapport aux autres sciences de la nature, même si son objet, la « matière spirituelle », diffère de celui étudié par celles-ci.
Herbart s'attache à décrire et à expliquer l'activité de l'esprit en termes d'interactions entre des contenus de représentations. Selon lui, les représentations elles-mêmes peuvent être considérées comme des forces, et la vie psychique comme le résultat de l'action réciproque de ces forces. Il identifie plus précisément les représentations à des réactions de l'esprit aux perturbations de l'environnement. La variation d'intensité de ces représentations peut être entièrement décrite par un modèle mathématique, à l'instar de n'importe quelle variation physique au sein de la nature. Ainsi, si deux idées qui entrent en conflit sont de même force, elles verront chacune leur intensité diminuer de moitié. Si, au contraire, leurs forces sont inégales et si, par exemple, l'idée a est plus grande que l'idée b, la somme de l'action inhibitrice sera inversement proportionnelle à leur intensité. Donc l'idée a sera inhibée de (a² + ab – b²) / (a + b), et l'idée b le sera de b² / (a + b). Dans le cas où (b – ab) / (a + b) = 0, l'idée b disparaît, ce qui signifie qu'elle n'atteint plus le seuil de la conscience. Cette notion de seuil de conscience sera reprise par la psychophysique et en particulier par Fechner.
Notion d'inconscient
D'après Herbart, une représentation peut être « refoulée » (verdrängt) par une autre, dès lors que l'équilibre des forces en présence fait que cette représentation n'arrive plus à la conscience parce qu'une représentation plus forte qu'elle l'inhibe. Il s'ensuit qu'une représentation peut devenir inconsciente. Il existe un seuil en deçà duquel les représentations n'accèdent pas à la conscience et que l'on ne doit plus pouvoir calculer.
La psychologie de Herbart serait l'une des principales sources d'influences de l’œuvre du « premier Freud » : nombre de concepts freudiens sont en effet déjà présents dans la psychologie du philosophe. Les premiers historiens de la psychanalyse à avoir relevé cette réappropriation de la psychologie herbartienne par Freud sont Ola Andersson O. Andersson, Freud avant Freud – La préhistoire de la psychanalyse, 1886-1896 (1962), Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1996. et Henri Ellenberger H. F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l'inconscient (1970), Paris, Fayard, 1994.. Son apport le plus remarquable à la psychologie de l'inconscient est sa thèse selon laquelle les représentations continuent d'exister en deçà du seuil de conscience. Cette thèse lui permet de concevoir une activité inconsciente de l'esprit dont on peut déduire la réalité par des procédures mathématiques. Herbart envisage ainsi près d'un siècle avant Freud un inconscient psychique doté lui aussi de représentations et régi par des forces propres à l'esprit.
Pédagogie