Willard Van Orman Quine (), né le à Akron (Ohio) et mort le à Boston (Massachusetts), est un philosophe, logicien et universitaire américain, l'un des principaux représentants de la philosophie analytique. Il est titulaire de la chaire Edgar Pierce en tant que professeur de philosophie à l'université Harvard de 1956 à 2000.

Quine est l’auteur de nombreux articles, dont notamment Deux dogmes de l'empirisme, article célèbre de 1951 qui remet en cause la distinction entre énoncés analytiques et énoncés synthétiques, et Le Mot et la Chose en 1960, où il propose sa thèse de l'indétermination de la traduction et une critique de la notion de « signification ».

L’œuvre de Quine a eu une influence majeure dans les domaines de la philosophie, de la logique, de l'épistémologie et de la sémantique. Son projet d'une « épistémologie naturalisée » a notamment permis d'amorcer un tournant dans la pensée contemporaine .

Biographie Né à Akron dans l'Ohio, en 1908, Quine a d'abord reçu une formation de mathématicien et a préparé sa thèse de doctorat sous la direction d'Alfred North Whitehead. Sa vocation philosophique s'est éveillée à la lecture enthousiaste des Principia mathematica de Bertrand Russell et Whitehead. Après l'obtention de sa thèse, il fit en 1931/1932 un voyage en Europe où il assista au séminaire du Cercle de Vienne. Il y rencontra notamment Rudolf Carnap et Alfred Tarski. Ses nombreux voyages, dont un long séjour au Brésil, lui fournirent l'occasion de pratiquer plusieurs langues en dehors de l'anglais : l'allemand, le français, le portugais et l'italien.

Quine est professeur de philosophie à l'université Harvard de 1936 à sa mort. Il enseigne également à Oxford, au Collège de France, à Tokyo et Sao Paulo. Il dirige ou supervise les thèses de Donald Davidson, David Lewis et Daniel Dennett notamment.

Travaux

Willard Quine contribua à la logique formelle, à la fondation des mathématiques ainsi qu'à l'épistémologie. En logique, il est surtout connu pour avoir « simplifié » la théorie des types de Russell en façonnant en 1937 le troublant système de théorie des ensembles « New Foundations » (NF), dont la cohérence reste un des grands problèmes ouverts en logique mathématique.

Mais c'est avant tout à ses travaux philosophiques que Quine doit sa renommée au sein du mouvement de pensée analytique. Il a développé une pensée rigoureuse et s'est efforcé de réfuter un certain nombre de thèses de l'empirisme logique et de la phénoménologie, courants philosophiques dominants à l'époque où Quine commença sa carrière philosophique. Il a tenté de relier la philosophie aux sciences de la nature et a œuvré pour restaurer la crédibilité de l'ontologie.

Une des particularités notables et originales de sa philosophie est ce qu'on appelle parfois son « gradualisme »P. Gochet, Quine en perspective, Flammarion, Paris, 1977., attitude qui consiste à affaiblir ou niveler toutes les distinctions établies par les philosophes antérieurs : la dichotomie de l'analytique et du synthétique, la distinction entre énoncés d'observation et énoncés théoriques, la distinction du faux et du non-sens, etc.

Philosophie et sciences de la nature

Naturalisme philosophique

La philosophie de Quine trouve son origine dans le pragmatisme américain (Peirce, James et Dewey) et dans la critique de l'empirisme logique et du positivisme du Cercle de Vienne, rendue célèbre par son article de 1951 sur les « Deux dogmes de l'empirisme ». Mais c'est dans une perspective essentiellement naturaliste qu'il s'inscrira toutefois à partir des années 1950.

Selon Quine, la philosophie n'a ni objet propre à étudier, ni méthode spécifique, ni point de vue privilégié ; elle n'a aucune capacité particulière à assurer quelque fondement que ce soit ni à résoudre des problèmes théoriques qui échapperaient à l'investigation scientifique. Avec l'« épistémologie naturalisée »W. V. O. Quine, La relativité de l'ontologie (1969), Paris, Aubier-Montaigne, 1977, . Quine affirme notamment que la philosophie de la connaissance et la philosophie des sciences constituent elles-mêmes une activité scientifique, corrigée par les autres sciences, et non pas une « philosophie première » fondée sur une métaphysique. La philosophie constitue ainsi pour lui « une partie intégrante de la science », tant par ses méthodes que par ses contenus, et la tâche que Quine lui assigne n'est ni spécifique ni particulièrement noble :

Le philosophe travaille ainsi à simplifier et clarifier le cadre conceptuel qui est commun à toutes les sciences. Les questions qui alimentent sa réflexion sont certes plus générales que celles des scientifiques, mais elles sont en parfaite continuité avec ces dernières et les réponses qu'on peut leur apporter doivent être soumises aux mêmes exigences de clarté, de précision et de sobriété que celles qui sont proposées par les sciences de la nature.

C'est donc un principe d'immanence (indissociable de la notion de naturalisme) qui est revendiqué par Quine, contre tout fondationnalisme qui pose des principes ou des fondements a priori à la connaissance. Quine va même jusqu'à affirmer dans « L'épistémologie naturalisée » que l'épistémologie devient « un chapitre de la psychologie », puisqu'elle étudie « un phénomène naturel, à savoir un sujet humain physique » en interaction avec son environnementW. V. O. Quine, Relativité de l'ontologie (1969), Paris, Aubier-Montaigne, 2008, ..

Holisme épistémologique

Cette conception naturaliste d'une philosophie située dans le prolongement des sciences naturelles s'accompagne d'une conception holistique de la science elle-même. On parle alors de « holisme épistémologique ». La thèse principale du holisme épistémologique, que Quine reprend au physicien et philosophe des sciences Pierre Duhem, est que toutes nos connaissances se soutiennent mutuellement sans qu'il y ait une fondation unique, ce que Quine résumait en reprenant l'image du navire en pleine mer d'Otto Neurath, navire qu'il faut réparer à partir des seuls matériaux disponibles à bord (dont tous sont solidaires et en nombre suffisant)W. V. O. Quine, « Identité, ostension et hyposthase », dans Du Point de vue logique (1953), Paris, Vrin, 2003, ..

Quine a donné d'autres images suggestives à sa conception du holisme. Il se représente le savoir comme une « étoffe tissée par la main de l'homme », ou bien sur le modèle d'un champ de force qui n'entrerait en contact avec l'expérience qu'à ses extrémités, mais qui subirait partout le contrecoup de l'expérienceW. V. O. Quine, « Deux dogmes de l'empirisme », Du Point de vue logique (1953), Paris, Vrin, 2003, ..

Dans ce cadre holiste, l'épistémologie n'a plus pour mission de fonder notre connaissance, mais la tâche plus modeste d'étudier à l'aide des sciences – les « moyens du bord » – comment l'homme parvient à la connaissance. Nous ne pouvons pas faire autrement que d'utiliser notre connaissance du monde pour savoir ce qu'est la connaissance elle-même.

Il en va de même de la philosophie. Duhem avait montré que le physicien ne pouvait jamais soumettre au contrôle de l'expérience une hypothèse isoléeP. Duhem, La théorie physique, éd., M. Rivière, et .. À sa suite, Quine généralise cette position et considère que les énoncés ou thèses des philosophes ne peuvent se justifier indépendammentCf. notamment W. V. O. Quine, « Deux dogmes de l'empirisme », dans Du Point de vue logique (1953), Paris, Vrin, 2003.. Le holisme que défend Quine vaut pour tout le champ du savoir – logique, mathématiques et philosophie comprises.

Cette thèse constitue l'un des arguments en faveur d'une conception naturaliste de la philosophie, qui ne peut ainsi revendiquer un statut particulier par rapport aux sciences de la nature.

Engagement ontologique

Pour Quine, le savant cherche à répondre à la question : « qu'est-ce qui existe ? ». Or la philosophie fait partie intégrante de la science. Le philosophe est donc lui aussi amené à répondre à cette question. C'est ce que Quine nomme : « l'engagement ontologique ». Si la philosophie diffère du reste de la science, ce n'est pas parce qu'elle se confinerait à l'étude des « phénomènes » apparents ou subjectifs, tandis que les sciences de la nature étudieraient ce qui existe « objectivement » dans la nature, mais bien parce que les questions d'existence qui alimentent la réflexion des philosophes sont plus générales que celles des savants. Comme l'écrit Quine à la fin de Le mot et la chose, « ce qui différencie […] le souci ontologique du philosophe, c'est seulement l'envergure des catégories ».

Ainsi, Quine établit-il une forme de hiérarchie des disciplines du savoir en fonction de leur degré de généralité. Ces disciplines ne se distinguent pas qualitativement par leurs objets d'études mais par le degré de généralité des concepts qu'elles utilisent pour étudier les objets existants. Le géographe et l'historien se situent à la base de cette hiérarchie : ils décrivent des êtres ou des événements individuels. Avec les sciences naturelles, les choses sont groupées par similarité et décrites collectivement. La physique poursuit plus loin encore la description de la nature en quantifiant les données et en scrutant les profondeurs de la matière. Le mathématicien lui-même se pose des questions d'existence sur les concepts auxquels il a affaire (ex. : « existe-t-il des nombres cubiques qui sont la somme de paires de nombres cubiques ? »). Le logicien et le philosophe, enfin, ne font que gravir un échelon de plus dans l'échelle de la généralitéP. Gochet, Quine en perspective, Paris, Flammarion, 1978, ..

Ontologie physicaliste

Selon Quine, l'ontologie de la science contemporaine comprend des objets physiques, des ensembles d'objets physiques et des ensembles d'ensembles d'objets physiques, mais elle ne comporte ni propriété, ni concept, ni forme. En bref, Quine est partisan d'une ontologie comportant uniquement des objets physiques et des classes d'objets. Une des caractéristiques des objets physiques est de pouvoir constituer des ensembles parfaitement quantifiables.

L'ontologie physicaliste que Quine adopte est en ce sens une position intermédiaire entre le nominalisme strict, qui soutient que les ensembles n'ont pas de réalité et que seules les entités individuelles existent, et le platonisme mathématique, qui affirme l'existence des ensembles ou des nombresVoir notamment W. V. O. Quine, « De ce qui est », dans Du Point de vue logique (1953), Paris, Vrin, 2003.. Sa théorie des classes (ou des ensembles) est une théorie conceptualiste qui n'admet que les classes construites pour le besoin des mathématiques. Ce sont donc des considérations essentiellement pragmatiques qui conduisent Quine à accepter les classes dans son ontologie. Il accorde pour cette raison aux objets physiques un « statut préférentiel »W. V. O. Quine, Le mot et la chose (1960), Paris, Flammarion, 1999, . : les objets physiques sont les vrais constituants du monde.

Philosophie de la logique et de la connaissance

Quine est un des plus grands contributeurs de la philosophie de la logique. Il a régulièrement contribué au Journal of Symbolic Logic. Son naturalisme radical l'a conduit à rejeter les notions d'analyticité, de vérité absolue et de modalité.

Critique de la notion d'analyticité

Dans son article « Deux dogmes de l'empirisme » (1951), Quine remet en cause ce qu'il considère être deux présupposés de l'empirisme logique, courant encore largement dominant en philosophie analytique en ce milieu du . Le premier de ces présupposés, qui est pourtant un fondement de la théorie de la connaissance selon l'empirisme logique, distingue arbitrairement entre énoncés analytiques et énoncés synthétiquesW. V. O. Quine, « Deux dogmes de l'empirisme », dans Du Point de vue logique (1953), Paris, Vrin, 2003..