Les Campagnes de l'État indépendant du Congo contre les Arabo-Swahilis sont un ensemble d'opérations militaires menées par la Force publique de l'État indépendant du Congo (EIC) contre les États dirigés par les sultans bantous musulmans dans l'est de l'actuel territoire de la République démocratique du Congo de mai 1892 à janvier 1894. Au plus fort de l'engagement fin 1892, environ Arabo-Swahilis répartis en plusieurs armées furent opposés à 120 Européens à la tête de réguliersNew Page 51, et davantage d'auxiliaires, sur un territoire de la taille de la France.

Il est à noter que le terme Arabo-Swahili (Arabe à l'époque) renvoie généralement à des bantous musulmans originaires de Zanzibar, plus rarement à des métis arabes ou indiensRumaliza notamment, sultan d'Ujiji, était « blanc ». Un usage équivalent, assimilant « arabe » à « musulman », subsiste notamment aussi sur l'île de La Réunion, où les Indiens musulmans sont généralement appelés « zarabes ».

Préambule thumb|Le massacre des femmes au marché de Nyangwe, 15 juillet 1871. Extrait des journaux de David Livingstone.

Dès 1840, des commerçants venus de Zanzibar ont atteint les territoires sis entre le lac Tanganyika et la Lualaba (actuels Kivus et Maniema) pour y chercher des esclaves et de l'ivoire. Les cités de Nyangwe, Kasongo, Riba Riba ou Kabambare se structurèrent dès les années 1870.

Ujiji (en actuelle Tanzanie, sur la rive orientale du lac Tanganyika) et Baraka (Bomani) sur la rive occidentale du lac faisaient également partie de ces grands principaux comptoirs commerciaux. C'est en cette localité d'Ujiji (un village à l'époque) qu'Henry Morton Stanley rencontra en novembre 1871 David Livingstone. Stanley eut également l'occasion au cours de ce voyage de rencontrer les principaux commerçants arabo-swahilis actifs dans la Traite orientale de cette région.

Stanley les rencontra à nouveau lors de son second voyage dans la région en 1876. Il y retrouve notamment Tippo Tip qui est désormais le plus puissant d'entre eux. Ils montèrent ensemble une expédition pour explorer le fleuve Congo vers l'aval à partir de Kasongo. Tippo Tip rebroussa chemin après 50 jours, et Stanley atteignit Boma. Tippo Tip eut l'occasion de rencontrer la plupart des explorateurs européens s'étant rendus dans la région à cette époque.

Alors que Stanley commençait pour le compte de Léopold II de Belgique l'exploration du bassin du Congo par l'ouest au départ de Boma pour la mise en place de l'État indépendant du Congo (consacrée par sa reconnaissance internationale en 1885), la présence arabo-swahilie se renforçait et se structurait à l'est. Les intérêts des deux puissances n'allaient pas tarder à entrer en opposition.

Les premières tensions

Des affrontements intervinrent rapidement dans la région du poste des Stanley Falls (actuellement Kisangani) vers 1886-87. Stanley désigna en 1888 Tippo Tip comme gouverneur du poste, alors qu'il était lui-même engagé dans l'expédition de secours à Emin Pacha. La nomination d'un esclavagiste à un poste officiel au sein de l'EIC fut vivement critiquée en Europe, alors que la Société antiesclavagiste belge était fondée. Celle-ci sera à l'origine de quatre campagnes menées contre les esclavagistes d'Afrique centrale.

Occupant la Lualaba jusque Riba Riba et l'Uele, les Arabo-Swahilis gagnaient maintenant le bassin de la Lomami et avaient même atteint la Mongala.

En 1890, le poste de Lusambo, créé la même année, est attaqué par Ngongo Lutete, un chef Bakussu ou Batetela allié des musulmans, à la tête de 500 guerriers. Il est mis en déroute par Francis Dhanis, Oscar Michaux et Legat avec 200 soldats noirs de la Force publique.

L'expédition Van Kerckhoven de 1891 dans la vallée de l'Uélé en direction du Nil sera l'occasion d'autres combats avec les Arabo-Swahilis, et une opportunité commerciale pour l'EIC de s'emparer de leurs ressources. Un des plus importants aura lieu le , où le capitaine Pierre Ponthier anéantit un groupe de pillards au confluent entre l'Uele et le Bomokandi. Le , le capitaine Jacques se trouva bloqué par les troupes de Rumaliza à Albertville qu'il venait de fonder.

C'est aussi à cette époque que l'État indépendant du Congo prend les premières mesures visant à empêcher les raids des esclavagistes. Il instaure également une taxe sur l'ivoire.

Les Arabo-Swahilis sentant leurs privilèges voire leur existence même menacées, prennent l'initiative d'une offensive. Stanley et le lieutenant Le Marinel rentrés en Europe, c'est désormais le lieutenant Dhanis qui sera le responsable des opérations contre les Arabo-Swahilis.

La guerre ouverte de 1892 à 1894 thumb|right|200px|Eduard Schnitzer, également connu sous le nom d' Emin Pacha La guerre ouverte entre les deux puissances se déroula de mai 1892 à janvier 1894. Elle opposa les troupes de l'EIC aux différents vassaux de Tippo Tip, qui quitta lui-même la région à cette époque vers la côte orientale.

L'État indépendant du Congo disposait de deux camps retranchés fortement armés créés peu avant, à Lusambo (commandé par Le Marinel puis Dhanis) et Basoko (commandé par Chaltin), la station ancienne des Stanley Falls (commandée par Tobback), et divers postes sur le Congo et le Lomami dont celui avancé de Kasongo.

Arthur Hodister, commerçant d'ivoire œuvrant pour le compte de la Société du Haut Congo, avait fondé deux stations sur la rivière Lomami. Paul Le Marinel, chargé du contrôle de la région, s'inquiéta des velléités de Hodister dans l'appropriation des ressources de la région, susceptibles de mécontenter les commerçants musulmans.

Ceux-ci, sous les ordres de Nserera, passèrent à l'action le à proximité de Riba Riba, sur le fleuve Congo, massacrant Hodister et dix autres blancs. Ils décidèrent ensuite d'incendier les installations de la Société du Haut-Congo et d'en tuer les occupants, dont Alfred Noblesse à Riba-Riba même, et Jules Pierret à Lomo, Gaston Jouret à Kibonge. Rachid, le gouverneur de la station des Stanley Falls à l'époque, refusa d'intervenir contre ces mutins.

L'emblématique Emin Pacha fut par ailleurs assassiné par des hommes de Kibonge, Saïd et Kinena, le . Egorgé, sa tête fut envoyée à Kibonge, alors que son corps, ainsi que celui de ses accompagnateurs, fut dévoré par ses assaillants.

La rupture entre l'État indépendant du Congo et les états commerçants musulmans était désormais irréversible.

Campagne du Maniema thumb|right|300px|Monument à Blankenberge (côte belge) à la gloire de Henri De Bruyne et Joseph Lippens. Sefu bin Hamid, un des fils de Tippo Tip, prit conscience de la menace. Le Marinel, en partance pour l'Europe, décida de nommer Dhanis à Lusambo, alors que Ngongo Lutete se préparait à attaquer le poste. Dhanis prit l'initiative, et combattit Ngongo Lutete le , ainsi que le 5 et le . Les deux premiers engagements furent incertains, mais le troisième fut le plus dur, et finalement décisif. Un moment à l'avantage des troupes de Ngongo Lutete, ceux-ci furent finalement défaits. Ce à quoi les troupes de l'EIC répondirent par une fusillade qui jeta la confusion chez les assaillants. Gongo Lutete se rendit sans conditions à Dhanis, et accepta d'entrer au service de l'EIC. Sa première mission fut d'établir un poste sur le Lomami à Gandu, sur la route vers Nyangwe et Kasongo.

Sefu bin Hamid, accompagné du chef Maniema Munie Moharra, avait entretemps attaqué et pris Kasongo, où l'EIC avait établi un poste dès 1889. Deux officiers, le sergent Henri De Bruyne et le lieutenant Joseph Lippens, furent pris à cette occasion. Les termes d'un cessez-le-feu avec l'EIC comprenaient notamment l'établissement d'une nouvelle frontière, et la remise de Ngongo Lutete. Ces conditions refusées, les Arabo-Swahilis marchèrent de Nyangwe et Kasongo vers Dibwe puis Ikere sur la LomamiSefu. Un moment gardés comme prisonniers à négocier, De Bruyne et Lippens furent poignardés le , puis les mains et les pieds coupés selon la coutume locale.

La bataille de Chige Les forces de Dhanis comprenaient 7 Européens, 350 soldats réguliers, et un canon Krupp de 7-5. À cela s'ajoutaient les troupes de Ngongo Lutete, qui furent confiées au capitaine Oscar Michaux, et à Duchesne en second. Les troupes de Michaux rencontrèrent les Arabo-Swahilis à Chige, sur la rive gauche du Lomami, à proximité de l'actuelle Tshofa., le 22 et le , sur la Lomami. Ceux-ci étaient au nombre d'environ , dont moins de la moitié étaient armés de mousquets, les autres de lances et d'arcs. Ngongo se plaignit de ce que ses hommes ne pouvaient se battre dans ces conditions (les fusils étaient mouillés par la pluie). Supposant une même difficulté dans l'autre camp, Michaux ordonna une attaque générale. La fuite suivit un bref combat. Environ Arabo-Swahilis se noyèrent, 600 gisaient sur le champ de bataille, près de mille furent faits prisonniers.

Dhanis entama la poursuite des troupes en fuite en passant la Lomami. Ses forces comprenaient 6 Européens, 400 soldats réguliers, et locaux issus des populations victimes des esclavagistes, commandés par leurs propres chefs.

Le lieutenant Jean Scheerlinck et le docteur Hinde commandaient l'avant-garde. Michaux et Ngongo Lutete les rejoignirent à Lusana. Se joignirent au fur et à mesure divers nouveaux chefs locaux, y compris certains qui, jusque-là, faisaient des affaires avec les esclavagistes. C'est à l'époque que les chefs de l'EIC apprirent la mort de Lippens et De Bruyne, ainsi que de l'un de leurs compagnons africains qui tenta vainement de les sauver. Ceux-ci furent désormais accompagnés des lieutenants Delcommune et Francqui arrivés du Katanga.

La seconde bataille se tint le à Goia Kapopa. L'avant-garde, constituée des hommes de Ngongo Lutete fut en un premier temps mise en fuite. L'arrivée de Dhanis et Michaux rééquilibra les forces, et la bataille fit notamment rage dans un marécage. Le canon Krupp fut des plus efficaces. Les Arabo-Swahilis laissèrent 200 hommes sur le terrain, alors que les forces de l'EIC ne comptaient que 80 morts et blessés.

Les troupes de l'EIC s'établirent alors pour une semaine sur le plateau de Gois Kapopa. Dhanis reçut des informations selon lesquelles Sefu reformait son armée, et que par ailleurs le lieutenant Florent Cassart les rejoignait. Il amenait une cargaison de , escorté de trente Européens et 200 hommes de Ngongo Lutete. Ils furent attaqués le par Munie Moharra, mais rejoignirent Dhanis, n'ayant perdu que 7 hommes et quelques centaines de cartouches.

Cette bataille entre les troupes de Moharra et Cassart se déroula à proximité du camp de Dhanis ; celui-ci envoya De Wouter en renfort, qui prit ces hommes pour des renforts de Sefu, et ouvrit directement le feu sur eux. Mohara fut au nombre des tués. La nouvelle de sa mort brutale fut considérée comme barbare par les Arabo-Swahilis, et un signe de la détermination de l'EIC.

La prise de Nyangwe 350px|right|thumb|La région du Maniema sous l'État indépendant du Congo right|thumb|Bwana Nzige (à gauche) et son demi-frère Tippo-Tipp (à droite) Sefu quitta immédiatement son camp de Kipango et se retrancha vers l'est, au-delà de la Lualaba, à Nyangwe. Il était notamment accompagné des chefs Nserera et Pembe, fils de Munie Mohara. Dhanis, sur leurs traces, ne put les attaquer à la suite de la rupture d'un pont. Les deux armées restèrent face à face de part et d'autre du fleuve (d'une largeur de près de à cet endroit) pendant cinq semaines (du au ).