Martianus Minneus Felix Capella (360? - 428?) a vécu à Carthage. Il est l'auteur d'un long poème allégorique, les Noces de Philologie et de Mercure (en latin, De nuptiis Philologiae et Mercurii), datant probablement du début du . Cette encyclopédie en neuf livres, conçue comme un parcours initiatique de l'étudiant, a servi de manuel et de référence durant un millénaire.
Données biographiques
La vie de Martianus Capella n'est connue que par quelques allusions tirées de son œuvre, les Noces de Philologie et de Mercure, mais celles-ci sont rédigées dans un style si obscur et les manuscrits sont tellement corrompus que les interprétations en sont incertaines. Il dit de son livre que c'est une senilem fabulam, soit un récit rédigé dans sa vieillesse, et le dédie à son fils Martianus. Il se désigne sous le nom de Felix ou Felix Capella. Selon divers manuscrits, son nom complet serait Martianus Minneius Felix Capella. Fulgence et Cassiodore l'appellent Felix Capella, tandis que Grégoire de Tours le nomme « notre Martianus », nom que lui donneront aussi Jean Scot Érigène et Rémy d'Auxerre.
Probablement né à Carthage, il y a certainement été éduqué et y a passé la plus grande partie de sa vie ainsi que l'atteste l'adjectif Afer Carthaginensis (« Africain de Carthage ») qui suit le nom de l'auteur dans la plupart des titres et des souscriptions des manuscrits. Cette origine est confirmée par le texte lui-même : dans les derniers vers de l'œuvre, qui servent en quelque sorte de signature, Martianus met en scène la divinité allégorique Satura, qui représente le genre littéraire de la satire ménippée et censée lui avoir inspiré tout ce récit ; Satura dresse alors une sorte de portrait de Martianus, dans lequel elle déclare : . Or, Elissa est le nom phénicien de Didon, mythique reine de CarthageStahl 1997 p=382.
Les chercheurs sont divisés sur les dates où il a vécu. L'interprétation de deux indices textuels semble permettre de donner un intervalle assez précis pour la datation du livre. Le livre VI évoque la grandeur passée de Rome (« Rome elle-même, capitale du monde, lorsqu'elle tenait sa force de ses armes, de ses héros et de ses rites, méritait d'être élevée aux cieux par des louanges », 6,637), et la prospérité présente de Carthage (« Carthage, réputée jadis pour sa puissance militaire, et à présent célèbre pour sa prospérité » -felicitas, 6,669): ces deux aspects ont conduit les spécialistes contemporains à estimer que le livre a été rédigé entre 410 (prise de Rome par Alaric Ier) et 439 (invasion de Carthage par les Vandales). Il est exclu que l'ouvrage ait été rédigé après 439. Une preuve supplémentaire est une souscription, présente dans plusieurs manuscrits, qui indique que le texte a été révisé par Securus Melior Felix (dont on connaît par ailleurs l'activité philologique) en 534.
La profession de l'auteur est également incertaine. L'hypothèse qui consiste à faire de Martianus un proconsul de Carthage (à partir d'un vers au texte peu sûr) ne semble pas devoir être retenue. En revanche, dans le portrait plein d'ironie que dresse Satura, Martianus se plaît à se présenter comme un avocat sans grand succès, qui « déverse dans les procès ses aboiements de chien », qui ne tire aucun profit de ses plaintes contre ses voisins (des gardiens de bœufs), et qui « sous l'effet de la fatigue, peine à garder les yeux ouverts » (§ 577). À l'appui de cette hypothèse, Stahl invoque le fait que l'auteur utilise à l'occasion un vocabulaire technique quasi juridique.
Contexte philosophique et religieux
Outre la question des dates, la question de la religion de Martianus a fait couler beaucoup d'encre. Certains se sont appuyés sur une mention de Martianus par Grégoire de Tours (qui le cite comme Martianus noster) pour affirmer que Martianus était chrétien. Toutefois, on peut repérer dans l'ensemble du texte de Martianus tout un réseau de détails permettant de faire de Martianus un représentant de ce que Pierre de Labriolle a appelé, dans un ouvrage désormais classique, la « réaction païenne ».. De fait, Martianus semble très influencé par un néoplatonisme marqué par une tendance au mysticisme et aux pratiques théurgiques et magiques (dans la lignée de ce que l'on trouve par exemple chez Jamblique), et l'ascension de Philologie de la Terre à la Voie lactée, présentée dans le livre II, semble reproduire les étapes d'une initiation aux mystères. L'intérêt porté par Martianus à l'etrusca disciplina confirme par ailleurs cette hypothèse (le recours à l'antique religion étrusque constituait en effet, dans l'antiquité tardive, un moyen de résister contre le triomphe du christianisme). On peut donc voir en Martianus un adepte du mysticisme, et d'une forme d'« hermétisme platonisant » intimement lié à la « réaction païenne » du .
Stahl reconnaît que Martianus utilise parfois une terminologie néoplatonicienne, mais il ne croit pas qu'on puisse en conclure que l'auteur était un adepte de cette doctrine, car celle-ci était la seule philosophie païenne en vigueur dans le dernier siècle de l'Empire romain et il lui semble impossible qu'un compilateur travaillant sur les sujets couverts par ce livre aurait pu éviter totalement le vocabulaire néoplatonicien.
Les Noces de Philologie et de Mercure Cette œuvre se caractérise par son étrangeté : Martianus Capella cherche en effet, dans les neuf livres du De Nuptiis, à présenter une somme de connaissances aussi bien littéraires que scientifiques, à travers une sorte de récit mythologique, tout en mêlant des développements en prose et des passages poétiques. C'est donc un livre qui exige un sérieux effort de la part du lecteur et certains pourraient Ce livre a en effet été l'encyclopédie la plus utilisée durant le Moyen Âge :
Les figures allégoriques des sept demoiselles d'honneur présentes dans cet ouvrage ont fortement influencé les figures allégoriques de l'art médiéval.
Structure d'ensemble Livre I - Introduction Mercure, dieu des sciences, a décidé de se marier. Il a d'abord pensé à prendre pour femme la nymphe Sophia, puis Manticé, puis Psyché, toutes écartées pour diverses raisons ; finalement, Apollon lui propose Philologie, qui est une mortelle, mais qui passe ses veilles à étudier et dont la curiosité est inlassable. Jupiter accepte cette union, à condition que Philologie reçoive tout d'abord l'apothéose, afin d'être élevée au niveau des dieux.
Livre II - Les Noces
Le livre II est donc la mise en scène de cette apothéose de Philologie, qui prépare son départ de la Terre et son ascension vers la Voie lactée où l'attend l'assemblée des dieux. Philologie commence toutefois par se demander si le mariage qu'on lui propose sera propice. Pour cela, elle procède à une opération compliquée, basée sur la numérologie : elle calcule les nombres que représente son nom (total=724) et celui de Mercure, mais sous le nom que lui a donné Jupiter, soit Thoth (total=1218), divise ensuite ces nombres par 9 et obtient un reste de 4 pour elle et de 3 pour Thot. Or ces deux chiffres sont parmi les plus révérés dans la tradition pythagoricienne et présagent l'harmonie.
Pour être plus légère, Philologie commence par vomir les livres qui encombrent sa poitrine (le poids de la science…), puis elle boit un breuvage composé par Apotheosis, et monte enfin dans la litière qui doit la conduire à travers les sept sphères célestes (qui forment une gamme musicale, selon la théorie d'origine pythagoricienne, mais largement reprise dans les milieux néoplatoniciens, de l'harmonie des sphères) jusqu'à l'assemblée des dieux. Une fois que Philologie est arrivée auprès des dieux, Mercure lui offre sept jeunes filles comme demoiselles d'honneur, représentant chacune une discipline, et qui vont exposer tour à tour dans les sept livres suivants les fondements de leur discipline respective. Avec le livre II se termine donc la partie « récit » (« Nunc ergo mythos terminatur », déclare Martianus en 2, 220), et chacun des livres suivants présentera un contenu scientifique exposé par l'une des sept jeunes filles offertes par Mercure à Philologie. Ces sept livres ont une structure assez semblable : tout d'abord une présentation de la jeune fille-allégorie en une quarantaine de vers, suivie par un développement technique en prose de vingt à trente pages de texte serré sur la matière du livre.
Livre III - Grammaire
Dans le livre III, Grammaire apparaît sous les traits d'une femme assez vieille, mais qui possède encore du charme. Originaire d'Égypte, elle est passée en Grèce puis à Rome. Elle porte une boîte contenant une plume et un encrier, instruments qui lui sont nécessaires pour enseigner la grammaire aux enfants, car celle-ci passe par l'écrit. Elle commence par enseigner les lettres, en indiquant les combinaisons possibles de voyelles et de consonnes et les façons de les prononcer, puis expose les différentes sortes de syllabes. Elle passe ensuite au genre des mots et aux accords, puis aux verbes et aux adverbes. En terminant, elle signale une longue liste d'exceptions, montrant que la formation des mots ne suit pas des règles absolument régulières et qu'il faut respecter l'usage. Le livre se termine en signalant que l'assemblée des dieux s'est copieusement ennuyée durant cet exposé et en invitant Grammaire à ne pas s'étendre sur les solécismes, barbarismes et autres fautes de langage.
Livre IV - Dialectique
Le livre IV donne le récit de l'intervention de Dialectique au cours de la cérémonie de mariage. Son apparence physique exprime la rigueur et l'aridité de la discipline. Elle porte dans la main droite une tablette de cire pleine de formules multicolores et dissimule sous son manteau un serpent, au moyen duquel elle happe celui qui entre en discussion avec elle. Cette figure illustre la méthode dialectique : si, par mégarde, on a accepté les prémisses proposées, on est conduit inexorablement à une conclusion souvent paradoxale et contraire à celle que l'on avait imaginée au départ. C'est là une vision très ancienne de la dialectique, telle qu'elle est souvent exprimée par Platon quand, comme dans le Gorgias ou l'Euthydème, il retrace les démêlés de Socrate avec des sophistes qui usent de divers subterfuges, souvent fondés sur la polysémie des mots, pour se jouer de leurs interlocuteurs.
Le récit de l'intervention de Dialectique enchâsse l'exposition tout à fait classique de la logique antique, principalement puisée chez Aristote et ses continuateurs, et qui ne comporte alors aucun des traits péjoratifs attribués dans le récit. Seront donc présentées les "voix" enseignées par Porphyre, soit le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, les catégories d'Aristote, les termes de la proposition, c'est-à-dire le sujet et le prédicat, les propositions quantifiées organisées en un carré dialectique (image ci-contre), enfin l'union des propositions en syllogismes catégoriques aussi bien qu'hypothétiques. Lorsque l'exposé en vient aux sophismes, c'est-à-dire aux erreurs du raisonnement, le récit reprend : les invités, fatigués par l'aridité de son intervention, s'en rapportant de nouveau à la mauvaise réputation de Dialectique, l'accusent d'être une manipulatrice et lui coupent la parole.
Le chapitre IV est donc dénué d'unité, présentant à la fois la dialectique comme une mystification et comme une science du raisonnement. Cette constatation n'apporte qu'une preuve supplémentaire de ce que l'œuvre entière est une compilation de sources parfois contradictoires.
Livre V - Rhétorique