Les échelles du Levant sont les ports et les villes de l'Empire ottoman, situés au Proche-Orient ou en Afrique du Nord, pour lesquels le sultan avait renoncé à certaines de ses prérogatives, notamment en matière juridique, en faveur de négociants français, principalement marseillais. Ceux-ci dépendaient alors directement du roi de France qui leur octroyait des privilèges. Ces échanges entre les deux puissances ont été enregistrés dans des actes particuliers, sous le nom de capitulations, dont les premières ont été signées entre François et Soliman le Magnifique en 1536.

Le terme échelle est la traduction directe en français du latin scala., désignant un port par métonymie avec l'ustensile servant à débarquer des bateaux. En provençal, langue des négociants marseillais de l'époque, le mot échelle se dit escala qui a donné par la suite escale en français (le nom des Échelles du Levant étant en provençal Leis Escalas dau Levant ou Leis escalo dóu Levant, selon la norme mistralienne)Claude-Francois Achard, Dictionnaire de la Provence et du Comté venaissin, ..

Les relations commerciales entre la France et les échelles permirent à la ville de Marseille de connaître une grande prospérité à partir de la seconde moitié du . Cette activité commerciale déclina progressivement jusqu'à la Révolution. Ce déclin coïncida avec la mainmise de l'Angleterre sur le commerce au Proche-Orient.

Contexte historique Les capitulations au temps de François (1515-1547) thumb|François (1515-1547), par Jean Clouet, v.1527

Les premières Capitulations sont signées entre François et Soliman le Magnifique en 1536. Cette entente commerciale, qui ne correspond pas à une alliance militaire entre La Porte (symbole du pouvoir ottoman) et la France, prévoitVergé-Franceschi (Michel), Chronique maritime de la France d'Ancien Régime, Paris, Sedes, 1998, . : la mise en liberté réciproque de tous les prisonniers, la reconnaissance par le roi de France de la prééminence du Sultan sur la péninsule anatolienne, des démonstrations amicales entre navires à la mer, et surtout, la création de consulats français dans certains ports tels que Constantinople.

Les capitulations seront renouvelées en 1569 entre Charles IX et Selim II. Leur importance est immense puisqu'elles autorisent les Français à commercer en terre d'Islam. Seuls les Vénitiens bénéficiaient de tels privilèges. Les Anglais, les Hollandais puis les Génois durent respectivement attendre 1599, 1612 et 1665 pour jouir de droits identiques.

Le nombre des échelles est important mais les principales villes sont les suivantes : En Méditerranée orientale, on compte Constantinople, Smyrne, Échelle Neuve (côte d'Anatolie), Alep (et son port Alexandrette), Seyde (Sidon), Tripoli de Syrie (actuel Liban), les îles de Chypre, Chios, Tinos, Paros, Naxos. En Méditerranée méridionale, se trouvent Le Caire, Alexandrie et Rosette. En Méditerranée occidentale, il y a Tripoli de Barbarie (actuelle Libye), Tunis, le Bastion de France (fondé par un Marseillais d'origine corse) et Alger.

La guerre entre la Sérénissime (Venise) et La Porte (Constantinople) élimina la concurrence commerciale de Venise. Cette situation a permis à Marseille de prendre un essor économique prépondérant et d'asseoir sa domination sur le commerce méditerranéen. Les relations cordiales entre les deux puissances française et ottomane permettent de sécuriser les relations d'affaires, ce dont profitent les marchands de Lyon (importante place financière au ), d'Avignon et bien sûr, de Marseille.

Néanmoins, l'intensification des échanges provoque également l'essor de la piraterie. Les convois commerciaux se trouvent de plus en plus exposés aux risques d'attaques de pirates barbaresques ou de corsaires. Le commerce vers le Levant connaît alors un net déclin qui est accentué par les guerres de religion en France (soulèvement de Marseille contre Henri de Navarre).

La relance des relations avec les échelles sous Henri IV (1589-1610)

Après son accession au trône, Henri IV se préoccupe de restaurer les relations commerciales vers le Levant.

À cette fin, il envoie à Constantinople l'ambassadeur François Savary de Brèves. Il obtient de Mehmed III (1595-1603) la signature de nouvelles Capitulations (1597). Celles-ci confirment les privilèges anciens et en accordent de nouveaux. Le changement de souverain ottoman en 1603, conduit le nouveau sultan Ahmed à formuler une nouvelle reconnaissance en 1604.

Marseille retrouve sa prospérité mais cette période est caractérisée par un contrôle plus lâche de la monarchie sur les échelles. La Chambre de commerce de Marseille assure l'administration des échelles. Même si les consuls sont toujours désignés par lettres patentes royales (elles en font des agents royaux), dans la pratique, ils jouissent d'une grande autonomie, à l'image de la perception des taxes que la monarchie leur concède. Surtout, ils se livrent à toute sorte de trafics si bien que la distinction entre marchand et consul devient floue.

La centralisation de l'administration sous Louis XIV (1643-1715)

upright=1.5|thumb|Les limites de l'Empire ottoman (1683). Les échelles de Barbarie se situent dans le Maghreb actuel. Les échelles du Levant longent la côte depuis l'Égypte jusqu'à l'Anatolie. Dans la seconde moitié du , Colbert puis les secrétaires d'État de la marine Seignelay et Pontchartrain donnent aux échelles des lois dites fondamentales. Celles-ci induisent une partition géographique entre les échelles de Barbarie (Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie) et les échelles du Levant stricto sensu (Constantinople, Smyrne, Alexandrie…).

Les échelles du Levant sont dès lors dirigées par le secrétariat d'État à la marine. Les liens entre la Cour et Constantinople sont assurés par un ambassadeur, payé livres par an. Ce dernier doit veiller à la protection du commerce français et arbitrer les conflits entre consuls et marchands.

Pontchartrain interdit aux consuls de se livrer au négoce. Leur mission consiste à protéger les Français installés dans les pays du Levant ainsi que les communautés religieuses établies (Franciscains, Carmes, Capucins ou Jésuites). Leur ôtant ainsi tout moyen de subsistances (ils percevaient auparavant des droits de consulats), le secrétaire d'État de la marine leur accorde des appointements fixes payés par la Chambre de commerce de Marseille. Celle-ci reçoit alors le privilège du droit de tonnelage (taxe levée sur tous les navires entrant à Marseille ou dans les ports des échelles).

Même si la Chambre de commerce de Marseille garde une grande liberté dans la gestion des affaires courantes et commerciales, elle est de plus en plus surveillée par le pouvoir central. En effet, l'intendant de Provence, qui est inspecteur du commerce depuis 1687, a le droit de présider la Chambre.

Une prospérité fragile au

Le commerce à destination des échelles se développe remarquablement au cours du puisque les négociants français évincent les Anglais et les Hollandais de la région. Les échanges avec le monde ottoman sont largement bénéficiaires au moins pour les années 1700-1775. Après la perte du Canada lors du traité de Paris (1763), Versailles considère même que le commerce méditerranéen pourrait devenir un substitut lucratif. Pour accroître ses profits et accéder à des produits stratégiques (comme le blé), la France tente d'obtenir l'accès à la mer Noire, mais en vain.

left|thumb|Vue de Constantinople, . Malgré ces succès, la situation se ternit peu à peu. Il y a à cela des raisons politiques propres à l'empire turc mais aussi commercialesFarganel (Jean-Pierre), « Les échelles du Levant dans la tourmente des conflits européens au : la défense des intérêts au fil du temps » in Cahiers de la Méditerranée, vol.70, Crises, conflits et guerres en Méditerranée, tome 1 : « Désordres en Méditerranée et Enjeux », en ligne le 22 mai 2006, .

En matière politique, le pouvoir central ottoman a de plus en plus de difficultés à se faire obéir sur les marges du territoire, si bien que certains administrateurs locaux deviennent largement autonomes. Ce fut notamment le cas à Acre ou en Égypte. Certains chefs locaux posent de grandes difficultés aux négociants en exigeant d'eux des prêts forcés. Il est vrai que dans d'autres villes, la situation reste calme (Smyrne).

L'échelle de Constantinople était peu appréciée des marchands, mais cette fois-ci pour des raisons propres aux Français. En effet, Constantinople était le lieu de résidence de l'ambassadeur qui faisait également fonction de consul. De ce fait, il exerçait un contrôle sans faille sur les marchands, ce qu'ils n'appréciaient guère.

Enfin, des difficultés d'ordre économique ont également affecté les résultats du commerce vers le Levant. Le se caractérise par un essor du commerce vers le Levant, mais en même temps il semble très sensible aux aléas de la conjoncture, donc fragile. Dans les années 1770, survient une crise dans le commerce des draps du Languedoc et du coton (l'arrivée des cotons américains dans les circuits d'échanges mondiaux perturbe le marché méditerranéen). Cela provoque quelques faillites chez les financiers marseillais et des phénomènes de méventes de coton dans les échelles qui, pratiquement toutes, commercialisent ce produit.

L'ordonnance du entreprend une réforme d'organisation des échelles, en créant une hiérarchie (consulats généraux, consulats, vice-consulats). Surtout, l'ordonnance est accompagnée de trois édits qui révèlent la fragilité du commerce levantin : l'un correspond à une banqueroute. Toutes les dettes des échelles sont effacées. le second, pour éviter qu'une situation similaire ne se reproduise, interdit aux négociants de faire des emprunts. le troisième crée un impôt unique sur le commerce en Levant.

Parallèlement, le secrétaire d'État à la Marine Antoine de Sartine envoie le baron de Tott faire une tournée d'inspection. À son retour, est publiée l'ordonnance du qui instaure la liberté de commerce : dorénavant, les navires étrangers pourront commercer entre la France et les échelles sans payer la taxe de 20 %. Les négociants marseillais s'alarment, et obtiennent gain de cause en 1785.

La question des femmes