On parle d'histoire de la Turquie pour désigner celle de la république de Turquie issue de la Guerre d'indépendance menée jusqu'en 1922 par Mustafa Kemal Atatürk contre l'occupation de l'Empire ottoman par les Alliés de la Première Guerre mondiale. Cet article ne traite que de cette période, et non des événements antérieurs. La Turquie a été occupée par les puissances alliées victorieuses de la Première Guerre mondiale pendant une durée de 5 ans (1918-1923) pour Constantinople et entre 3-4 ans pour les autres villes. Elle a ensuite obtenu son indépendance après la guerre de libération menée par Mustafa Kemal Atatürk.. Elle a ainsi pu éviter une colonisation étrangère. Les dernières troupes étrangères quittent la dernière ville le . et l'armée turque en prend possession le même jour.

Pendant le Moyen Âge, des peuples turcs venus d'Asie centrale se sont installés en Anatolie et dans les Balkans, entre la fin du et le début du , et ont créé l'Empire ottoman. Mais l'empire s'affaiblit à partir du début du et se disloque au lendemain de la Première Guerre mondiale, donnant naissance à la Turquie moderne.

Démembrement et résurgence (1918-1923) vignette|Les signataires ottomans du traité de Sèvres : Riza Tevfik, Damat Ferid Pacha (grand vizir), Mehmed Tevfik Bey (ministre des finances) et Rechid Halis (ambassadeur).|alt=Quatre hommes en costume sur le pont d'un bateau. À la fin de la Première Guerre mondiale, l'Empire ottoman, alors une monarchie constitutionnelle alliée à l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie, est démantelé : les provinces du Proche-Orient (Syrie, Irak, Liban, Palestine, Jordanie, côtes de l'actuelle Arabie saoudite, Yémen) sont partagées entre la France et le Royaume-Uni ; la Thrace (sauf Constantinople) et les côtes égéennes sont attribuées à la Grèce ; une république arménienne est proclamée. Le reste de l'Empire est divisé en « zones d'influence » italiennes, françaises et anglaises, et les Turcs craignent de se voir bientôt réduits à l'état de colonie.

En , le mouvement nationaliste, mené par Mustafa Kemal Atatürk, définit dans la déclaration d'Amasya les raisons pour lesquelles le gouvernement impérial ottoman, considéré comme illégitime, doit être remplacé afin de défendre les intérêts nationaux turcs. Il obtint un soutien important de la population et de l'armée. Un gouvernement provisoire du mouvement nationalise, conduit par Atatürk, est élu au congrès de Sivas. Il conteste les frontières de l'Empire, définies par le gouvernement impérial lors du traité de paix de Sèvres du , et tente de récupérer une partie des territoires cédés.

Le mouvement nationaliste engage la guerre gréco-turque (1919-1922) pour récupérer les côtes ouest de l'Anatolie. En Cilicie, il empêche la constitution d'une région autonome arménienne sous protectorat français, prévue par le traité de Sèvres.

Conformément aux demandes des Alliés, les membres du gouvernement impérial ottoman impliqués dans la déportation des Arméniens d'Anatolie vers le Liban et le désert de Syrie et dans le génocide arménien avaient été traduits en justice et condamnés, mais le gouvernement provisoire n'accepte pas d'être tenu pour responsable d'un crime commis sous le régime précédent. C'est le début d'une controverse historique et politique qui dure encore aujourd'hui. vignette|Gains turcs (rouge foncé) au traité de Kars. En 1921, la Turquie signe le traité de Kars avec la Russie soviétique. Par ce traité, l'URSS, conformément à son principe revendiqué de condamner toutes les formes d’annexion et de donner l’indépendance aux peuples qui la revendiquent., rend à la Turquie un territoire au nord-est du pays, pris à l'Empire ottoman en 1878 et peuplé de tribus arméniennes et kurdes, qui correspond aux districts de Kars et d'Ardahan. Parallèlement, les deux parties s'entraident pour mettre fin aux ambitions d'indépendance des peuples du Caucase et pour chasser les Anglais des réserves de pétrole de Bakou.

Le , le traité de Lausanne, signé entre le gouvernement provisoire et le Royaume-Uni, la France, l'Italie, le Japon, la Grèce et la Yougoslavie, redéfinit les frontières de la Turquie et annule le traité de Sèvres. Le traité de Lausanne renonce à la création d'un Kurdistan turc prévue par le traité de Sèvres et lève les restrictions imposées par le traité de Sèvres, tel que le contrôle par les armées alliées. Bien que Mustafa Kemal ait proclamé la laïcité du futur État turc, le traité de Lausanne prévoit une « purification ethnique » pour « éviter de futurs conflits » : environ trois millions d'habitants de Turquie de religion chrétienne orthodoxe doivent rejoindre la Grèce, tandis qu'un demi-million d'habitants de la Grèce de religion musulmane doivent rejoindre la Turquie sans considération ethnique (la plupart étaient des Pomaks de langue bulgare). Sur les trois millions de « Roumis » (nom turc des orthodoxes), la moitié rejoignit en fait non la Grèce, incapable d'en accueillir autant, mais les États-Unis.

vignette|gauche|Mustafa Kemal Pacha inspectant les troupes turques. (18 juin 1922)Finalement, le sultanat est aboli le . Le , la république de Turquie est proclamée, ce qui constituait l'élément central du kémalisme : Mustafa Kemal est aussitôt élu président.

La révolution kémaliste (1923-1938) droite|vignette|Atatürk visite le lycée pour filles d'Izmir le . Il s'intéresse de près à l'éducation. Après la réorganisation de l'université d'Istanbul avec la loi sur l'université du 31 mai 1933, le gouvernement turc a introduit l'éducation mixte dans les académies, collèges et universités de Turquie. Mustafa Kemal avait appartenu au mouvement des Jeunes-Turcs. Il était partisan d'un nationalisme restrictif (modèle de la Petite Turquie) et anticlérical. Son modèle de référence restait ancré dans la France des LumièresThierry Zarcone, La Turquie. De l'empire ottoman à la République d'Atatürk, éd. Gallimard, 2005, pp. 132/133.. Il avait l'ambition de modeler une civilisation turque moderne, souhaitant pour cela la « Révolution à toute vapeur ». Ses méthodes restaient fondées sur le volontarisme et le populisme : « malgré le peuple, pour le peuple » ; une société unie/unique, sans lutte des classes, mais turque avant tout (jacobin, il se méfiait des différences régionales depuis le traité de Sèvres).

L'armée reste un pilier de la nation ; l'école est laïque, gratuite et obligatoire, selon le modèle d'école républicaine de Jules Ferry. Une forte action culturelle est entreprise avec les « maisons du peuple ». La Turquie restera un « État papa » jusque dans les années 1980. Une nouvelle capitale, Ankara, est choisie, au détriment de Constantinople, la capitale historique, auparavant celle de l'Empire romain d'Orient et de l'Empire ottoman). La langue est remaniée, une politique nationale est alors appliquée par Mustafa Kemal, qui remplace par exemple l'alphabet ottoman d'origine arabe par l'alphabet latin en 1928. L'histoire de la civilisation est réécrite afin de lui donner des racines, à l'instar des États occidentaux au . Le problème est alors de localiser la mère patrie, puisque l'on trouve des Turcs de la Serbie à la Sibérie orientale. Ils y sont aidés par de nombreux conseillers étrangers.

Un Parti communiste est fondé en 1920 mais ses dirigeants sont presque aussitôt liquidés et ses militants persécutés. L'interdiction du communisme fut inscrite dans le code pénal.

La période de 1923 à 1945 se caractérise par l'imposition d'un système de parti unique, le Parti populaire (rebaptisé en 1924 Parti républicain du peuple), avec seulement deux brèves tentatives avortées de créer des partis d'opposition en 1925 (Parti républicain progressiste) et en 1930 (Parti républicain libéral). Les députés étaient élus au second degré, et les « grands électeurs » étaient tous membres du parti uniqueCemil Koçak, « Parliament Membership during the Single-Party System in Turkey (1925-1945) », European Journal of Turkish Studies, , 2005..

Dès la révolution de 1908, les femmes émergent sur la scène politique. En 1919, à la suite de grandes manifestations, des mesures sont prises visant à faire évoluer le statut de la femme : égalité avec les hommes reconnue dans le code civil, mariage civil obligatoire, interdiction de la polygamie, de la répudiation, du port du voile à l'école, scolarisation des filles, embauche de femmes dans l'administration… En 1930, elles votent et sont éligibles aux élections locales et en 1934 aux élections nationalesJean-Paul Burdy, « Modernité autoritaire et extension des droits civiques : le suffrage universel octroyé aux femmes dans la Turquie kémaliste des années 1930 », dans Gérard Chianea et Jean-Luc Chabot (dir.), Les Droits de l'homme et le suffrage universel, éd. de l'Harmattan, 2000.. droite|vignette|Istanbul dans les années 1930 La Turquie kémaliste se veut résolument laïque. Le califat est abandonné le . C'est alors largement perçu comme un sacrilège par le monde arabo-musulmanThierry Zarcone, La Turquie, op. cit., p. 58.. En 1928, l'islam cesse d'être la religion d'État, puis, en 1937, la laïcité est inscrite dans la ConstitutionThierry Zarcone, La Turquie, op. cit., p. 131.. Le calendrier grégorien est adopté, et le dimanche devient le jour de repos hebdomadaire. Poursuivant la laïcisation du droit entamée dès 1839 par les tanzimat (réformes) de l'Empire ottoman, le régime kémaliste adopte, en 1926, un code civil inspiré du code suisse, un code pénal inspiré du code italien, et un code commercial inspiré du code allemand. Mais c'est plus qu'une laïcité, car elle est dynamique et autoritaire. L'anticléricalisme est prononcé, mais le spiritualisme musulman n'est pas pour autant abandonné. La laïcité turque et kémaliste se distingue de la laïcité française et jacobine par le contrôle exercé par l'État sur les religions, et surtout la tendance majoritaire (sunnite) de l'islam, via la direction des Affaires religieuses, créée en 1924Thierry Zarcone, La Turquie, op. cit., pp. 69 et 138/139.. Ce mouvement laïc sera surtout efficace dans les grandes villes de l'Ouest du pays.

En politique étrangère, Atatürk tient fermement au principe de neutralité. Hormis un contentieux difficilement réglé avec la Grèce en 1933, et l'affaire du sandjak d'Alexandrette, donné en 1938 à la Turquie par le mandat français en Syrie, la Turquie se garde d'intervenir dans les conflits régionaux. Un traité d’amitié avec les Soviétiques est signé en 1925. La Turquie est alors l'un des rares pays à s'opposer à l’isolement de l'Union soviétique. En 1936, les deux États se lient à la convention de Montreux. Pourtant, leurs relations se dégradent après la Seconde guerre mondiale : la Russie reproche au gouvernement turc d’être demeuré neutre jusqu’en 1945 et surtout d’avoir interdit aux navires alliés le passage des détroits au nom de sa neutralité.

En 1925, 1930 et 1937, des révoltes kurdes sont sévèrement réprimées et des dizaines de milliers de victimes sont dénombrées. Le , la Turquie, l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan signent le traité de Sa'dabad qui prévoit entre autres une coordination de la lutte contre la « subversion » kurde.

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