La guerre de l’oreille de Jenkins . (de l'anglais War of Jenkins's Ear ; son nom espagnol est ) est un conflit qui oppose, de 1739 à 1748, principalement dans les Caraïbes, les royaumes de Grande-Bretagne et d’Espagne.

À partir de 1741, elle s'intègre dans un conflit européen, la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), qui oppose l'Autriche alliée de la Grande-Bretagne, des Provinces-Unies et du royaume de SardaigneA cette date, le royaume de Sardaigne inclut aussi le Piémont et la Savoie, d'où le nom (pédagogique) de « royaume de Piémont-Sardaigne ». à la France alliée de la Bavière, de la Prusse et de l'Espagne (avec sa dépendance du royaume de SicileA cette date, le royaume de Sicile s'étend sur l'île de Sicile et sur le sud de la péninsule italienne (dit « royaume de Naples »). Le roi de Sicile, Charles V, est le second fils de Philippe V et deviendra roi d'Espagne en 1759 sous le nom de Charles III.) : la Grande-Bretagne et l'Espagne ont donc l'occasion de s'affronter aussi en Méditerranée.

La guerre de l'oreille de Jenkins est peu connue, alors qu'elle a mobilisé des forces immenses pour l’époque et s'est soldée par des pertes humaines et matérielles énormes.

Elle aboutit à un retour au et au total a été désastreuse pour la Grande-Bretagne.

Origines : l’asiento et la détérioration des relations hispano-britanniques thumb|Une frégate espagnole remorquant une prise britannique. vignette|Un pamphlet anglais en faveur de la guerre montrant une carte des Caraïbes et des principales villes espagnoles. vignette|Robert Jenkins montre son oreille coupée au premier ministre Robert Walpole. La caricature satirique de 1738 représente le Premier ministre Robert Walpole s'évanouissant lorsqu'il est confronté à l'oreille tranchée espagnole, ce qui a conduit à la guerre de l'oreille de Jenkins en 1739. British Museum, Londres.

Les Espagnols ne pratiquent pas la traite des Noirs (achat, transport, et revente des esclaves) mais, pour satisfaire la demande en main d’œuvre de leur immense empire colonial, ils achètent un nombre considérable d’esclaves d’origine africaine. Aussi, l’asiento (le monopole de la traite des Noirs) est-il concédé à une nation étrangère : France, Portugal ou Grande-Bretagne. Lors de la signature du traité d'Utrecht, l’asiento pour les colonies espagnoles est concédé à la Grande-Bretagne, pour une période de trente ans. Par ailleurs, l’importation de marchandises britanniques dans les colonies espagnoles est sévèrement contingentée. Un navire de marchandises britanniques (le ) peut venir décharger une cargaison, une fois par an seulement. Cette semi-autorisation, et l’avidité de la South Sea Company (qui a le monopole de la traite), des contrebandiers indépendants, et de la haute société créole pour les produits manufacturés d’origine britannique, entraînent le développement de la contrebande. Pour lutter contre ce trafic, il est convenu (au traité de Séville de 1729) que tout bateau espagnol, même appartenant à un armateur privé, peut faire office de garde-côte, et inspecter tout bateau de commerce britannique croisant dans les eaux espagnoles. Ce « droit de visite », et la confiscation des marchandises de contrebande qui s’ensuit souvent, révulsent les Britanniques, qui crient à la piraterie, et réveillent le vieil antagonisme datant de l’époque élisabéthaine. En outre, le besoin de trouver de nouveaux débouchés pour les produits manufacturés issus de la révolution industrielle naissante renforce le désir d’hégémonie de la Grande-Bretagne sur tout le bassin atlantique.

En 1731, un navire contrebandier britannique, le Rebecca, est ainsi arraisonné dans les eaux espagnoles. Le capitaine espagnol, nommé Julio Leon Fandino, saisit au collet le capitaine britannique, Robert Jenkins, lui tranche une oreille, et lui dit : Jenkins fait rapport au parlement britannique de ce qui lui est arrivé.. Cette agression physique contre un sujet britannique est perçue comme dégradante en Grande-Bretagne..

Voltaire, après avoir décrit l'asiento et le navio de permiso dans son Précis du siècle de Louis XV (chapitre 9), analyse la montée de la tension en Grande-Bretagne (chapitre 27), sous l'action du lobby industriel qui prétend n'être préoccupé que de l'équilibre des forces européennes : .

En 1736, meurt José Patiño Rosales, ministre rigoureux et intègre qui gouvernait l'Espagne depuis dix ans et exerçait un rôle de modérateur auprès du roi Philippe V d'Espagne. La querelle s'envenime. Une ultime tentative de conciliation échoue à la Conférence du Prado en 1738.

En 1739, huit ans après l’incident de la Rebecca, le parti belliciste et les parlementaires tories (opposition au premier ministre whig Robert Walpole) ourdissent une manœuvre : ils appellent Jenkins à comparaître devant la Chambre des communes. Jenkins raconte son histoire, demande justice et montre le bocal contenant son oreille. Les parlementaires unanimes poussent un cri d’indignation, invoquent le casus belli, rappellent que l’armada espagnole avait été défaite par la Royal Navy en 1718 au Cap Passaro, exigent que l’honneur britannique soit lavé de l’insupportable affront. Le premier ministre Walpole, qui est partisan de la paix, est forcé de déclarer la guerre à l’Espagne, le ( du calendrier julien)..

Déroulement La première attaque britannique : Portobelo ()

thumb|L'attaque de Portobelo par Vernon. left|upright=1.3|thumb|Bombardement des forts de Portobelo par la flotte de Vernon, le 22 novembre 1739 (Samuel Scott, 1702-1772).

La première cible britannique est Portobelo, petit port de la Nouvelle Grenade (actuellement au Panama), et non le grand port de La Havane, d’où partent les gros galions chargés de métaux précieux, et qui est donc trop bien défendu. Le ( du calendrier julien), six vaisseaux de ligne sous le commandement de l’amiral Edward Vernon écrasent la bourgade, mal défendue et prise au dépourvu, qui est ensuite mise à sac. Ce coup d’essai (une des premières applications de la « politique de la canonnière ») est qualifié de « victoire » et célébré sans retenue en Grande-Bretagne : on frappe des médailles commémoratives, on rebaptise « Portobello Road » le boulevard Green Lane où se tient un marché de fripes bien connu des Londoniens, et on chante pour la première fois God save the King en présence du roi George II, lors d’un banquet offert en l’honneur de l’amiral Vernon. La conquête de l’empire colonial parait assurée et le nationalisme triomphe, exacerbé par les nouvelles gazettes où abondent les caricatures ridiculisant les Espagnols et les gravures prenant à témoin les mânes de Cavendish, Raleigh et Drake.

Cependant, les Espagnols cherchent une parade aux attaques britanniques : ils mettent en alerte leurs troupes coloniales et renforcent les défenses de leurs ports. Ils réorganisent aussi leur acheminement des métaux précieux : au lieu de centraliser le transport dans les grands ports de Vera Cruz, Cartagène et surtout La Havane, et d’utiliser de gros galions, ils chargent de nombreux petits bateaux dans plusieurs petits ports. Pour desservir leurs colonies du Pacifique, ils prennent la route maritime du sud, par le cap Horn, au lieu de traverser l’isthme de Tehuantepec (de Vera Cruz à Acapulco) par les chemins muletiers.

Le tour du monde du Commodore Anson (1740-1744)

thumb|Lord George Anson. left|upright=1.3|thumb|Capture de la Nuestra Señora de Covadonga (Samuel Scott (1702-1772)).

Encouragée par le succès du raid sur Portobelo, la Grande-Bretagne veut harceler également les colonies espagnoles du Pacifique et réitérer un profitable exploit : la capture du « galion de Manille ». Elle confie au commodore George Anson, aristocrate bien en cour et habile marin, le commandement d'une flotte composée du navire de ligne (de 60 canons et 400 hommes d'équipage), de quatre frégates, d'un sloop et de deux navires de transport (pour les apparaux de rechange, les armes et munitions des marines, les provisions et des marchandises « Made in England » qui doivent servir de monnaie d'échange).

L'escadre lève l'ancre en , trop tard dans la saison pour doubler le cap Horn pendant l'été austral. Elle essuie là-bas une série de terribles tempêtes. Deux frégates (la de 40 canons et la Severn de 50) sont désemparées au point de devoir retourner vers la Grande-Bretagne.

Plus tard, dans les « quarantièmes rugissants », alors que l'escadre tire des bords contre le vent pour chercher à s'élever dans l'ouest, une autre frégate, la Wager (Défiante), de 28 canons, est jetée à la côte du Chili. Les marins survivants, après s'être mutinés, abandonnent leur capitaine et ses officiers ; quelques-uns parviennent à revenir dans l'Atlantique à bord d'une embarcation de fortune. Les officiers sont recueillis par les indiens alakalufs, puis capturés par les Espagnols et internés aux iles Chiloé. Un jeune midship de la Wager, John Byron, rédige un récit de ces aventures.

Après avoir manqué de se jeter sur le Cap Noir, car on pense s'être assez élevé dans l'ouest, l'escadre continue à s'éloigner du Horn, puis met le cap au nord. Une tempête disperse les navires, qui arrivent en ordre dispersé aux îles Juan Fernandez en . Les navires, comme les hommes, sont en piteux état ; il ne reste plus que 335 hommes sur les 1900 jack-tars (Jack-le-goudron) qui ont pris la mer en . Les causes de cette hécatombe sont le scorbut (qui ouvre la porte aux infections diverses), la mauvaise qualité de l'eau et de la nourriture (qui sont, de plus, rationnées), le manque d'hygiène et la promiscuité, les dures conditions de vie à bord, le surmenage également, car les effectifs sont réduits.

Au mouillage sur Isla Mas-a-tierra, la plus à l'est des Îles Juan-Fernandez, les rescapés reprennent des forces, puis entament les réparations qui vont bon train. On marche à pied (la grotte de SelkirkAlexander Selkirk, matelot qui fut marooned (abandonné par punition) sur Juan-Fernandez par Dampier. Il y vécut seul de 1704 à 1709, et son aventure inspira des récits, et en particulier le roman réaliste La vie et les étranges aventures de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, qui parut en 1720 et connut un grand succès. est notamment un but d'excursion), on collecte des vivres frais, on pêche, on chasse éléphants de mer et chèvres. Les autres navires de l'escadre, rescapés du Horn, finissent par arriver en piètre état à Juan-Fernandez. La frégate Gloucester, en particulier, tourne pendant un mois autour de l'île sans pouvoir en approcher suffisamment pour y jeter l'ancre, tant son équipage est décimé.

Quittant Juan-Fernandez, les navires à peu près réparés avec leurs équipages requinqués remontent vers le nord, dans le sillage des corsaires d'Élisabeth , puis longent la côte du Pérou. Anson surprend et met à sac (14 et ) la petite ville côtière de Paita (près de l'actuelle frontière entre le Pérou et l'Équateur). Il monte ensuite la garde devant Acapulco en attendant le passage du galion de Manille, mais en vain : les Espagnols le retiennent à quai.

Avant de mettre cap à l'ouest avec le Centurion et la Gloucester pour traverser le Pacifique, Anson abandonne plusieurs navires qui sont en trop mauvais état, et dont l'équipage est devenu trop insuffisant, en particulier le sloop Tryal (Essai), le bateau de transport (un pink nommé Anna) et des navires de prise, dont un gros marchand espagnol qui a été rebaptisé Prise du Tryal. Ensuite, le Gloucester fait eau au point qu'il doit être abandonné. C'est le Centurion, seul, manœuvré par les hommes transférés des autres bateaux, qui traverse le Pacifique : près de couler, car il a une grosse voie d'eau, son équipage décimé par le scorbut, il arrive à Tinian, une petite île de l'Archipel des Ladrones (les Mariannes), où l'équipage peut se rafraîchir.