Le post-industrialisme est un courant intellectuel apparenté à la sociologie occidentale, apparu au début des années 1970.
Ses chefs de file sont l'Américain Daniel Bell en 1966 et 1973 The Coming of Post-Industrial Society : A Venture in Social Forecasting, Daniel Bell, 1973; ouvrage traduit en France en 1976 sous le titre "Vers la société post-industrielle : essai de prospective sociologique"et le Français Alain Touraine, en 1969La société post-industrielle. Naissance d’une société, Alain Touraine, 1969. Une polémique est apparue plus tard entre les deux auteurs portant sur la paternité du concept de société post-industrielle. Il apparait en fait que Bell a formulé le concept dès 1959, soit dix ans avant Touraine, lors d'un séminaire qui se tenait à Salzbourg (Autriche), au sein de la Commission de l'an 2000 qu'il présidaitMichèle et Armand Mattelart, Penser les médias, La Découverte, 1987, p. 74. Bien qu'en désaccord sur de nombreux points, les deux hommes ont néanmoins forgé un concept ayant influencé un certain nombre de leurs contemporains (David Riesman, Paul Goodman, Radovan Richta, Jacques Ellul...), même si ceux-ci n'ont pas toujours repris l'expression, voire en ont contesté la pertinence.
Origine de l'expression Plusieurs auteurs, dont le sociologue français Armand Mattelart dans son Histoire de la société de l'information, mentionnent Ananda Coomaraswamy comme l'introducteur, dès 1913, du terme « post-industriel » ; traduit en anglais sous le titre , Sage Editor, 2003, ... De fait, le vocable apparait en 1914 dans le titre d'un recueil co-publié à Londres par Coomaraswamy et Arthur Penty, Essays in Post-Industrialism: A Symposium of Prophecy concerning the Future of Society ; en 1922, Penty reprend le sujet dans un ouvrage intitulé Post-Industrialism, où il crédite explicitement Coomaraswamy () de l'invention du mot.. Chez le penseur ceylanais, ce néologisme exprime l'espoir d'une société décentralisée, renouant avec la diversité culturelle, par opposition à la centralisation et à l'uniformisation imputées à la civilisation industrielle.
Problème de définition Comme tous les néologismes bâtis sur la préposition "post" ("post-colonialisme", "post-modernité"...), la formule "société post-industrielle" suggère un changement de paradigme dans une société donnée par rapport à celui qui prévalait auparavant. En l'occurrence, celui-ci s'oppose au concept d'industrialisation, qui servait de référence aux pays industrialisés depuis le moment de l'histoire () aujourd'hui unanimement consacré par la formule "Révolution industrielle".
Bell et Touraine s'accordent à considérer que la société post-industrielle se caractérise par la subordination des éléments matériels (matières premières et machines) à des éléments immatériels (connaissance et information) dans l’organisation sociétale. Le modèle "post-industriel" dépasse le paradigme de la société industrielle non pas tant en le prolongeant et en l'accentuant mais en le renversant de façon radicale. En théorie des systèmes, on peut parler d'émergence d'un système socio-économique beaucoup plus complexe dans son organisation (fonctionnant en réseaux, sur le mode "horizontal", et non plus sur le schéma pyramidal classique) et donc doté de propriétés nouvelles.
Daniel Bell associe la société postindustrielle à la montée en puissance d’éléments immatériels (connaissance et information) : il estime qu'une « technologie de l’intellect » est appelée à succéder à la « technologie de la machine » et il en voit la preuve empirique dans l’augmentation exponentielle du secteur des services. Il divise ainsi selon une ligne du temps les paradigmes sociétaux en fonction du secteur d’activités dominant Daniel Bell, Vers la société post-industrielle, 1976, pp. 151-158 :
Bornes chronologiques Secteur dominant Type de société Avant 1850 primaire pré-industrielle 1870 - 1960 secondaire industrielle À partir de 1965 tertiaire post-industrielle
Bell versus Touraine
Malgré ces indications factuelles, le concept de société post-industrielle est assez flou et ouvert à de nombreuses interprétations voire à sa réfutation. Au point que Bell et Touraine en ont eux-mêmes des approches sensiblement différentes.
Selon l'Américain, le principe moteur (the axial principle) de la nouvelle société est la primauté des connaissances théoriques sur les recherches empiriques : elles constituent le support principal des décisions politiques, l'innovation jouant pour Bell - de ses propres dire - le rôle que jouait la rationalisation pour Max Weber.
Il estime que la société post-industrielle permettra à l’homme de satisfaire toutes les nécessités matérielles et de se consacrer pleinement aux développements des connaissances. Sa vision, assurée voire enthousiaste, est typique du prospectiviste. Décrivant un monde où le revenu par tête s'élèverait continuellement et où un plancher minimum de revenus contribuerait à faire disparaître la pauvreté, Bell ne remet pas en question les bases du libéralisme économique, ce qui ne l'empêche pas de théoriser sur "la fin de l'idéologie".
vignette|gauche|150px|Alain Touraine En regard de celle de Bell, la vision de Touraine est nuancée et inquiète. Le Français perçoit en effet la société post-industrielle comme une menace, pour au moins trois raisons.
- Elle bouleverse tout d'abord l'équilibre ville-campagne : le corollaire de la tertiarisation de l'économie est l'accentuation de l'urbanisation, déjà grandement entamé avec l'industrialisation et source d'un grand nombre de nuisances.
- Touraine considère que la démocratie est également menacée dans la mesure où les facteurs désormais essentiels, la connaissance et l’information, deviennent l’apanage d’une nouvelle élite, une minorité de spécialistes (experts) exerçant ensemble une influence décisive sur la classe politique, formée par trois catégories de personnels : les scientifiques (réunis dans des centres de recherches privés et publics), les techniciens (ingénieurs, statisticiens...) qui appliquent les découvertes et les administrateurs (publics et privés). Le problème n'est pas tant que cette influence est source de contrôle social que le fait qu'elle s'impose d'elle-même, sans avoir jamais fait l'objet d'un débat démocratique. L'analyse de Touraine rejoint ici la critique de la technocratie développée par l'économiste américano-canadien John Kenneth Galbraith mais aussi celle de Jacques Ellul, qui, en 1965, dans L'illusion politique, estime que la technique tend à se développer de façon autonome, ce qui, à terme, vide l'activité politique de sa substance : la capacité de "gouverner", prendre des décisions pour la collectivité.
- Troisième sujet d'inquiétude : l'altération du sens de l'éthique. Aux jugements intuitifs, les nouvelles élites privilégient les analyses formalisées par la stochastique (optimisation quadratique, chaînes de Markov...) et les statistiques. Elles contribuent ainsi à développer une vision du monde étroitement quantitative et gestionnaire face à laquelle, par compensation, de manière irréfléchie voire compulsive, les individus adoptent des comportements axés sur la jouissance. La quête du confort matériel prend ainsi l'ascendant sur les valeurs de partage.
Critique du concept L'expression « société post-industrielle » est critiquée dès 1976 par trois universitaires québécois, Daniel Latouche, Pierre-André Julien et Pierre Lamonde, qui jugent le concept « vague » et « dangereux » dans la revue FuturiblesLa société post industrielle : un concept vague et dangereux, n°7, p. 309 sq. Ils considèrent que, bien que Daniel Bell ait postulé « la fin des idéologies » en 1960 dans un livre devenu célèbreDaniel Bell, The End of Ideology, 1960. Trad. La fin de l'idéologie, PUF, 1997, lui-même ainsi que d'autres (Zbigniew Brzeziński, Hermann Kahn, Frederick Emery, Eric Trist...) utilisent cette expression à des fins promotionnelles : pour vanter un type de société utopique, axé sur la consommation de masse et calqué sur le modèle de lAmerican way of life. « Pour ces auteurs, la société post-industrielle est une société d'abondance pour tous, basée avant tout sur la production des services, sur une science et une technologie capables de répondre efficacement à tous les problèmes de l'heure, sur un État-providence encore plus important qu'aujourd'hui, et surtout sur des hommes « nouveaux » et heureux, pleinement participants à ce nouveau dynamisme ».
vignette|droite|150px|Jacques Ellul L'année suivante, Jacques Ellul émet lui aussi un jugement sévère : "il me parait bien remarquable qu'à l'époque où l'on développe l'usage des mathématiques dans les sciences humaines, on puisse employer des vocables aussi imprécis et insignifiants. (...) "Post-industriel", cela veut dire que l'on a dépassé le stade industriel. Soit, mais après ? En quoi cela donne-t-il le moindre caractère, la moindre idée de ce qu'est notre société ? A quelqu'un qui n'en saurait rien, on peut définir assez exactement ce qu'est la machine, l'industrie, donc la société industrielle. Mais comment donner un contenu à un post ?" Le système technicien, Jacques Ellul, 1977, 2ème édition, Le cherche midi, 2004 pp. 7 et 8. « On ne caractérise pas une société par ce qu'elle n'est plus mais par ses ressorts fondamentaux » Ellul par lui-même, Jacques Ellul, 2008, pp. 174-175. Ce « ressort fondamental », pour Ellul, c'est la technique. C'est pourquoi, dit-il, il est préférable de parler de « société technicienne ». C'est du reste le titre qu'il voulait donner à son premier livre sur ce sujet, en 1954. Son éditeur a préféré « La technique ou l'enjeu du siècle » mais quand, dix ans plus tard, l'ouvrage a été traduit aux États-Unis, c'est sous le titre "The technological society"Recension de The technological society. L'idée générale du livre est que le travail humain n'est plus aujourd'hui créateur de richesses, c'est désormais la technique qui l'est à sa place : « Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n'est pas lui qui crée ce monde, c'est la machine »Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, 1952, , Réédition, Economica, collection « classiques des sciences sociales », 2008, p. 3.
Concepts voisins vignette|droite|200px|Un certain nombre de concepts traduisent l'idée d'une mutation profonde des modes de production et de consommation dans des sociétés qui, à partir du XXe siècle, s'urbanisent et se technicisent de façon exponentielle et qui, à partir du XXIe siècle, avec internet, tissent entre elles des liens (sociaux autant qu'économiques) de plus en plus par la médiation des TIC.
Le concept de société post-industrielle recoupe un certain nombre d'autres concepts, aux succès variés et élaborés comme lui pour signifier une mutation de la société occidentale, qui s'est massifiée et technicisée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
Globalement, cette mutation est considérée d'origine économique et les concepts varient selon qu'on l'aborde sous l'angle de la production (c'est le cas du concept "post-industriel") ou sous l'angle de la consommation.
Tous partent de l'idée que le capitalisme est transformé en profondeur du fait que la technique se développe indépendamment de la sphère politique.