Le Conte de deux cités, parfois intitulé en français Le Conte de deux villes ou Paris et Londres en 1793 (en anglais A Tale of Two Cities, A Story of the French Revolution.), est un roman de Charles Dickens publié en feuilleton hebdomadaire du au dans la revue All the Year Round que Dickens vient de fonder. ; dans le même temps, il paraît en fascicules mensuels avec des illustrations de Phiz, et aux États-Unis dans Harper's Weekly, mais avec un léger décalage (de mai à )..

Douzième roman de Dickens, il appartient à sa dernière période, « plus empreinte de gravité » (), selon Sidney Dark, et « plus soigneuse de la création artistique » ().. Il se situe au temps de la Révolution française à Paris et à Londres, les « deux cités » du titre, et culmine en 1793 à Paris sous la Terreur.

Sylvère Monod écrit du Conte de deux cités et des Temps difficiles que ce sont les . Il lui paraît nécessaire, dans un premier temps, .. Elles sont plus courtes que les autres, , ajoute-t-il, et cela est d'abord dû à des contraintes de publication . Pour autant, après avoir détaillé les circonstances de la genèse et de la publication des deux ouvrages, il les considère séparément, le premier classé « roman social ». et le second, après Barnaby Rudge, « roman historique, ou semi-historique »..

Dickens a cherché, selon lui, à atteindre deux buts : présenter et imposer à son public l'image et l'idée qu'il se fait de la Révolution française et associer dans un même récit deux villes qui lui sont devenues presque également chères. En conséquence, . Mais le deuxième but n'est pas atteint . Chesterton le trouve pourtant excellemment construit, intégrant parfaitement la vie des gens ordinaires dans les grands événements publics, et associant « pathétique et dignité » ()Cité par ., ce qui est une manière de louer sa sobriété dramatique. Quant à Andrew Sanders, il corrobore le jugement de Chesterton en soulignant le savant agencement de l'intrigue et la subtile intégration des drames personnels aux décors chargés d'histoire..

Le roman est en général peu prisé des critiques, notamment, d'après Margaret Drabble, en raison de son manque d'humour., mais, vendu à plus de deux cents millions d'exemplaires., il reste l'une des œuvres les plus populaires de Dickens, tant sous sa forme écrite que dans ses versions adaptées pour le théâtre et l'écran ; il a également inspiré plusieurs comédies musicales et un opéra..

Genèse du roman Une lettre de Dickens à Angela Burdett-Coutts du , se réfère à la pièce de Wilkie Collins The Frozen Deep (1856)Pierre Leyris traduit le titre de la pièce de Wilkie Collins par L'Abîme glacé et explique qu'il s'agit d'un mélodrame mis en scène et joué en représentation privée par Charles Dickens ; voir au sujet de cette pièce et de ses représentations les articles Catherine Dickens et Ellen Ternan., note 1 pour la page 23., dans laquelle il tenait le rôle de Richard Wardour, le héros sacrifiant sa vie pour celle de son rival en amour : telle est la première indication que de « nouvelles idées » concernant un roman comme Le Conte de deux cités sont en train de germer. ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Angela Burdett-Coutts, 5 septembre 1857.. Prémices thumb|Charles Dickens, vers 1860. De fait, le carnet en question ()Fred Kaplan, Charles Dickens' Book of Memoranda: a Photographic and Typographic Facsimile of the Notebook Begun in January 1855, New York Public Library, Astor, Lenox and Tilden Foundations, 1981, 107 pages. contient une entrée concernant la possibilité de décrire ()Cité par .. Deux noms, Carton et Stryver, sont également mentionnés, de même qu'une histoire en deux périodes, avec un espace de plusieurs années entre elles, quelque chose « comme un drame à la française » ()Dickens fait probablement allusion au théâtre romantique français, dont les débuts datent de la préface de Cromwell publiée en 1827 par Victor Hugo et de la représentation de son drame Hernani en 1830..

Le , Dickens écrit à John Forster qu'il est sous le coup () pouvant conduire à un nouveau livre, et, trois jours plus tard, il parle de se mettre à écrire si toutefois il est capable de (). Le , il envoie au même Forster trois titres possibles, « Enterré vivant » (), « Le Fil d'or » () ou « Le Docteur de Beauvais » ()Le premier titre décrit le sort du futur docteur Manette incarcéré à la Bastille ; le deuxième fait référence à sa fille Lucie, le « fil d'or » reliant chacun par son dévouement et son amour ; le troisième reprend le thème du docteur, mais de façon plus neutre.. À vrai dire, comme 1858 est une année fort mouvementée pour Dickens qui, de plus en plus entiché de la jeune Ellen Ternan, se sépare de son épouse Catherine, la rédaction ne commence que bien plus tard, et non sans difficulté, puisqu'il avoue à Forster peiner à se mettre à l'introduction puis à s'y tenir ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 21 février 1859..

Bientôt, cependant, le titre, « parfaitement approprié » ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 11 mars 1859., s'impose à lui, et il entreprend de consulter des ouvrages historiques sur la période que Carlyle, duquel il a sollicité le conseil, lui envoie de LondresCharles Dickens, Lettres, Lettre à Thomas Carlyle, 24 mars 1859.. Aussi écrit-il le à son ami William Macready qu'il est (), et le 30, paraît le premier épisode.

« Une histoire pittoresque » (Charles Dickens) L'été 1859 lui est pénible. Sa santé est vacillante, et il arrive tout juste à « ne pas perdre pied » (), soit garder un mois d'avanceCharles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 9 juillet 1859., mais il s'acharne, avec octobre en ligne de mire, début d'une nouvelle tournée de lectures publiquesCharles Dickens, Lettres, Lettre à Collins, 16 août 1859.. À la fin du mois d'août, il écrit à Forster que ce nouveau livre sera différent des autres, « une histoire pittoresque » () montant progressivement en puissance et donnant la primauté aux événements sur les personnagesCharles Dickens, Lettres, Lettre à John Forster, 25 août 1859.. Dans sa biographie, Forster interprète cela comme () : que l'histoire raconte ses personnages plus qu'ils ne le fassent eux-mêmes par le dialogue, c'était ()..

Quoi qu'il en soit, le , le roman est terminé, et, le 6, Dickens écrit à Wilkie Collins qu'il ne l'a pas rédigé (), de peur que l'histoire ne paraisse « surfaite » (), qu'il s'est efforcé au contraire de « suggérer », malgré un sérieux travail de préparation soigneusement dissimulé : ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Wilkie Collins, 6 octobre 1859.. Comme souvent, il est d'avis que c'est son meilleur livreCharles Dickens, Lettres, Lettre à François Régnier, 15 octobre 1859., et, dès lors, il s'enchante de sa fiction tout entière, comme en témoigne sa lettre, quelques mois plus tard, à Angela Burdett-Coutts : ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Angela Burdett-Coutts, 8 avril 1860..

La justification a posteriori En réponse à une lettre de Bulwer-Lytton, cependant, il est conduit à défendre son livre d'un point de vue artistique et historique. Bulwer-Lytton lui exprime certaines réserves sur son traitement des aristocrates et sur le sort de madame Defarge qui meurt sans gloire. Certes, répond Dickens, les privilèges féodaux avaient été abolis avant le temps de la Terreur, mais, pense-t-il, ils étaient encore largement répandus, surtout dans (). Quant à la mort de madame Defarge, il l'a voulue « accidentelle » plutôt que « digne » : l'accident sied à son tempérament, sa passion et ses émotions ; de plus, culmination d'un trait de caractère auquel conduit l'intrigue, il s'insère dans la problématique générale de l'histoire et La justice immanente est la Thémis (, la loi divine) c'est-à-dire celle qui se dispense de la médiation d'une procédure pour relever directement des dieux. Les dieux sont les gardiens du cosmos et ils frappent tous ceux qui viennent en troubler l'ordre. Thémis est représentée sous la forme d'une femme qui d'une main tient une balance (équilibre du cosmos), de l'autre un glaive, avec parfois un bandeau sur les yeux (impartialité). ()Charles Dickens, Lettres, Lettre à Edward Bulwer-Lytton, 5 juin 1860..

Contrat, texte, publication Sans contrat, des rémunérations assurées thumb|upright=0.8|All the Year Round. A Tale of Two Cities ayant été conçu pour lancer le nouveau périodique de Dickens All the Year Round, aucun contrat n'est nécessaire avec un journal dont il est propriétaire, et point de paiement n'est dû autre que les droits d'auteur à venir. Cependant, redoutable homme d'affaires, le romancier s'assure d'autres revenus de façon systématique. : en parallèle, il négocie en effet avec des éditeurs étrangers pour une publication concomitante mais mensuelle, qu'illustre Phiz, alors que la série des feuilletons reste vierge de toute iconographie. Ainsi, le , un contrat est signé avec Thomas Coke Evans pour le privilège de publier l'œuvre aux États-Unis, soit la première année : « Pas mal ! » (), s'esclaffe Dickens dans une lettre à Forster. Connaissant ensuite des difficultés, Evans revend les droits américains à J. M. Emerson de New York, sans en référer à l'auteur qui, malgré l'exclusivité concédée à Evans, les a lui-même déjà cédés, comme il l'explique à W. H. WillsWilliam Henry Wills (1810-1880) a successivement été rédacteur en chef adjoint des revues Household Words et All the Year Round., au magazine Harper's pour la même sommeCharles Dickens, Lettres, Lettre à W. H. Wills, 23 juillet 1859... Dans le même temps, une édition est publiée à Leipzig par Taubnitz en 1859..

Variantes et préface Ainsi, le roman paraît hebdomadairement dans All the Year Round du au , sur une base mensuelle en Amérique de à , en deux volumes ( et ) à Leipzig en 1859, puis c'est au tour de l'édition dite « bon marché » () de 1868, avec l'ajout des titres intermédiaires. Chacune de ces parutions présente quelques variantes, et Paul Schlicke peut affirmer ainsi qu'il n'existe aucun texte définitif. Le manuscrit est très surchargé, de même que sa dédicace et sa préfaceLe manuscrit est visible et consultable en ligne : .. Ni brouillon ni épreuve ne subsiste ; Dickens a travaillé des extraits pour ses lectures publiques programmées à la fin de l'été 1861, en particulier la section dite « Le Prisonnier de la Bastille », mais il y renonce au dernier momentThe Bastille Prisoner, A Reading Dickens Never Gave, Études anglaises, , Montpellier, Presses universitaires de l'Université Paul Valéry Montpellier III, 1970..

La préface date de : Dickens y écrit avoir eu la première idée de son roman en jouant The Frozen Deep de Wilkie Collins. En pleine rédaction, explique-t-il, il s'est trouvé (). Il rend aussi grâce au (Mr Carlyle's wonderful book)Il s'agit de The French Revolution, datant de 1837. et ajoute que son intention a été de mieux faire connaître « cette terrible période » (), autrement que par des moyens populaires et pittoresquesExtrait de la préface concernée (traduction de Jean Gattégno) : ..

Le livre est dédié à Lord John Russel, () ; Premier ministre, Lord John Russell est, en effet, grâce à son action politique, en particulier pour l'éducation, l'un des rares politiciens que Dickens ait admirés, et leur amitié s'est trouvée renforcée par l'animosité qu'ils partagent envers Palmerston..

Les affres de la « concision et [du] resserrement » (George Eliot) Peter Merchant souligne que peu de romanciers ont réussi, et même essayé, de mobiliser l'énergie et l'allant ayant permis à Dickens de ().. Au zénith de sa célébrité, son ambition créatrice est toujours aussi ardente, et, à sa façon, ajoute Peter Merchant, il est une sorte de Stryver, l'avocat-phare du roman, défrichant sans cesse de nouveaux horizons, se lançant dans des entreprises de plus en plus exigeantes, au prix d'un travail sans répit ni merci.