Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance est un ouvrage écrit par Howard Becker et paru en 1963 aux éditions Free Press of Glencoe. Sa première version a été écrite en 1954-1955 mais ce n’est qu’après qu’il prit sa version définitive avec l’ajout de deux articles supplémentaires. Il a ensuite été traduit de l'anglais vers le français par J.-P. Briand et J.-M. Chapoulie et édité par les Éditions Métailié en 1985.
Par cet ouvrage, H. Becker contribue à renouveler les recherches sur la délinquance en s’appuyant sur un terme arborant un sens plus large dans la sociologie américaine : la déviance. Ainsi, « sont qualifiés de “ déviants ” les comportements qui transgressent des normes acceptées par tel groupe social ou par telle institution » et sont donc étrangers à la collectivité : « Outsiders » en anglais. Becker s’oppose à l’idée de déviance selon laquelle il s'agit d'une propriété inhérente à certains individus ou à certains actes. En effet, il propose l’idée que la déviance soit considérée comme le produit d’interactions entre un ensemble complexe d’agents : ceux qui seront qualifiés de déviants mais aussi ceux qui créent les normes, ceux qui font respecter les normes, l’entourage du déviant, etc.
La démarche qu’utilise Becker pour Outsiders est clairement caractérisée par l’un des principaux courants de la sociologie américaine : l’« École de Chicago » ou « Interactionnisme symbolique ». Ainsi, Becker analyse l’« ensemble des relations qu’entretiennent toutes les parties impliquées de près ou de loin dans les faits de déviance ». Dans Outsiders, l’auteur mobilise nombre de ses mentors ou comme il les appelle ses « sociological heroes ». En plus de nombreuses références à d’autres auteurs de l’École de Chicago, il emprunte à G. H. Mead son analyse thématique, à G. Simmel sa méthode comparative et à R. Park et E. Hughes leur goût pour le travail de terrain via l’observation directe et les entretiens.
Pour illustrer la déviance, Becker prend notamment l’exemple des fumeurs de marijuana et des musiciens de danse. En effet, il fut très tôt exposé au monde musical en jouant comme pianiste dans les bars de nuit de la ville de Chicago.
La déviance et les initiatives d’autrui Le caractère déviant ou non d’un individu ou d’un acte dépend de deux choses : de la nature de l’acte (ici il est question de savoir si cet acte transgresse ou non une norme) et de ce que les autres font face à cela. Ainsi, si un type particulier de comportement est effectué par un certain individu et que ce comportement transgresse une norme aux yeux des autres alors la déviance sera créée. Il faut donc qu’une norme soit créée et conservée pour qu’un individu puisse la transgresser. En outre, ces normes relèvent d’un processus de type politique à l’intérieur de la société.
Créer les normes Ce qui fait l’originalité de l’étude de la déviance de Becker, c’est qu’il va non seulement s’intéresser aux déviants mais aussi à ceux qui créent la déviance c'est-à-dire ceux qui créent et font appliquer les normes c'est-à-dire les « entrepreneurs de morale ». Ces derniers sont donc ceux qui enclenchent le processus d'établissement et d’imposition des normes.
Dans un premier temps, les normes ont généralement pour origine des valeurs c'est-à-dire « un élément d’un système symbolique qui sert de critère pour choisir une orientation » (T. Parsons). Cependant, les valeurs sont « vagues et générales » ce qui fait qu’elles sont « inadaptées pour orienter l’action dans les situations concrètes ». Ainsi, les différents groupes sociaux vont élaborer des normes spécifiques qui définissent « avec une relative précision les actions autorisées, les actions interdites, les situations auxquelles s’appliquent les normes et les sanctions frappant les transgressions ». Ces normes peuvent prendre plusieurs formes dont le type-idéal est celui d’une législation mais qui peuvent également être des normes beaucoup plus informelles.
L’entrepreneur de morale est celui qui veille à ce que la déduction de la valeur vers la norme soit faite. Par cela, il cherche à imposer sa propre morale aux autres mais est également guidée par des intentions humanitaires puisqu’il considère qu’« il est bon pour les autres de ‘bien’ se conduire ». Il croit donc avoir une sorte mission sacrée. Cependant, il s’occupe moins des moyens que des fins ce qui l’amène à faire appel à des spécialistes (souvent des juristes) pour l’aider à la rédaction des normes qu’il souhaite voir imposer. Pour mener à bien sa mission, il doit veiller à s’assurer le concours d’autres individus, groupes ou organisations intéressés mais aussi à gagner l’opinion publique par la presse et autres médias.
« L’entreprise de morale créer une nouvelle pièce dans l’organisation morale de la société, dans son code du bien et du mal. ». Cela va donc créer une nouvelle catégorie de déviants.
Cependant, « Une société comporte plusieurs groupes, chacun avec son propre système de normes, et les individus appartiennent simultanément à plusieurs groupes ». Ainsi, les normes ne sont pas acceptées unanimement notamment parce qu’elles sont créées par des groupes sociaux spécifiques : dans les sociétés modernes, les groupes sont différenciés « selon les critères de la classe sociale, du groupe ethnique, de la profession et de la culture ». Ainsi, l’entreprise de morale est étroitement liée à la question du pouvoir. Cela va donc avoir pour conséquence que tous les individus ne vont pas forcément accepter des normes auxquelles ils n’adhèrent pas mais qui lui sont imposées. Par conséquent, les individus réfractaires vont être considérés comme « étrangers » à la collectivité mais ces derniers peuvent à leur tour considérer les autres comme « étrangers » à leur univers.
Faire appliquer les normes « La norme doit être appliquée dans des cas définis et à des individus particuliers ».
Avec la création d’un nouvel ensemble de lois, il y a souvent création d’un nouveau dispositif d’institutions et de catégories d’agents spécialisés chargé de le faire faire appliquer. Ce nouveau dispositif est généralement une force de police qui a ses propres intérêts et ses propres intentions : ces agents sont moins concernés par le contenu de la loi que par le fait qu’elle leur donne du travail. Ils poursuivent donc deux intérêts : justifier l’existence de leur emploi et gagner le respect de ceux dont ils s’occupent. Dans le cas du premier intérêt évoqué, il leur faut démontrer que le problème ne cesse pas d’exister mais aussi prouver que leurs efforts pour faire appliquer les lois sont efficaces et valables. Dans le deuxième cas, ils considèrent que se faire respecter peut faciliter leur travail et leur permettre de conserver un sentiment de sécurité dans leur travail.
Ils établissent des priorités dans les problèmes puisqu’ils n’ont pas la « ferveur naïve » des créateurs de normes. En effet, ils ont « une évaluation personnelle de l’importance des diverses sortes de lois et de règlementations et des diverses formes d’infractions ». Leur système de priorité peut être différent de celui qui court dans l’ensemble de la collectivité.
« Le classement effectif dans la catégorie de déviant dépend de plusieurs facteurs extérieurs à son comportement réel : sentiment des représentants de la loi, la place qu’ils accordent au genre d’acte commis dans la liste des priorités, le degré de déférence envers eux et l’intervention de l’intermédiaire dans le processus judiciaire ». Ce « manque de ferveur et [cette] démarche routinière » de la part du représentant de la loi lui est notamment reproché par le créateur de normes.
Ainsi, le respect des normes est imposé sélectivement en fonction du type de personne, du moment et de la situation.
Les interactions au cœur de la déviance Obéissant à la normeTransgressant la normePerçu comme déviantAccusé à tortPleinement déviantNon perçu comme déviantConformeSecrètement déviant
Par cette classification des types de déviance, on peut avoir que seront « déviants » ceux qui sont perçus comme tels par les autres même s’ils ne transgressent aucune norme. Cependant, après avoir fait cette remarque, Becker s’intéresse majoritairement au comportement pleinement déviant. Il tente donc d’en saisir la genèse en se basant sur un modèle séquentiel qui prend en compte les changements dans le temps. En effet, les modes de comportements déviants se développent selon différents phases successives qui auront toutes une importance sur le comportement final de l’individu. C’est donc ici que Becker mobilise la notion de « carrière » théorisée par E. Hughes. Les carrières déviantes renvoient à un processus en plusieurs phases. La première est de commettre une transgression que ce soit intentionnel (ou non s’il y a ignorance de la norme). Cette étape relève de l’« engagement ». Pour que l’individu se livre pour la première fois à un acte déviant, il faudra qu’il développe des « techniques de neutralisation » face à sa sensibilité aux codes conventionnels de la conduite (Sykes et Mazta). Il doit donc développer de nouvelles « justifications » de la déviance. « Les contrôles sociaux internes et externes peuvent être neutralisés en sacrifiant les exigences de la société dans son ensemble aux exigences des groupes sociaux plus restreints ». La deuxième étape consiste à « être pris et publiquement désigné comme déviant ». Il faut quand même noter que cela dépend si les autres décident ou non de faire respecter la norme. Si c’est le cas, l’individu désigné comme déviant acquiert un nouveau statut aux yeux des autres. Il sera donc étiqueté et traité en conséquence selon sa caractéristique principale de déviant mais aussi selon d’autres caractéristiques accessoires qui seront associées à la première. L’identité déviante deviendra pour l’individu son statut principal (E. Hughes) et commandera toutes les autres identifications. Enfin, la troisième étape est celle de l’entrée dans un groupe déviant organisé. Au sein de ce groupe, il existe un sentiment d’avoir un destin commun et se développe parallèlement une sous-culture déviante c'est-à-dire « un ensemble d’idées et de points de vue sur le monde social et sur la manière de s’y adapter, ainsi qu’un ensemble d’activités routinières fondées sur ces points de vue. L’appartenance à un tel groupe cristallise une identité déviante ». Becker fait également remarquer que la majorité des groupes déviants possèdent un « système d’autojustifications » afin de neutraliser ce qui reste d’attitudes conformistes que peuvent éprouver les déviants. De plus, ce système permet de fournir au déviant des « raisons solides, à ses yeux, de maintenir la ligne de conduite dans laquelle il s’est engagé ». L’entrée dans un groupe déviant institutionnalisé apprend également au déviant à mener à bien ses activités déviantes sans s’attirer trop d’ennuis. Ainsi, toutes les conditions sont réunies pour que le déviant poursuive sa carrière de déviant sur une longue durée s’il continue à organiser son identité sur la base de son comportement déviant, à participer activement à sa nouvelle sous-culture et à réussir à adhérer au système d’autojustifications du groupe.
Fumeur de marijuana : Comment le devient-on ? Comment le reste-t-on? « La consommation de marijuana est fonction de la conception que l’individu se fait des utilisations possibles de celle-ci et cette conception évolue en fonction de son expérience de la drogue ». Ainsi, pour que l’individu commence et continue à fumer, il faut qu’il passe par les différentes phases de la carrière de fumeur de marijuana tout en composant avec son expérience physique et les contrôles sociaux qui s’exercent sur lui.